Chroni­quer les rap­ports humains créés par le tout-virtuel de la cul­ture de l’internet et de la télé réal­ité : voilà le pro­pos ambitieux du pre­mier long métrage de la pho­tographe Del­phine Kreuter. Ambitieux, certes, mais à vouloir à tout prix ancr­er sa mise en scène dans un style « web­cam », le film acquiert un aspect fouil­lis et chao­tique, sans être maîtrisé.

Mar­got offre la vie entière de son cou­ple au vu de tous sur son site inter­net, tan­dis que son mari filme tout leur quo­ti­di­en. Leur fille Nat, férue de jeux vidéo et de per­ver­sités divers­es, passe sa vie sur inter­net via sa web­cam. L’ex-mari de Mar­got et père de Nat est devenu le trans­sex­uel Nicole, et ne peux s’empêcher de suiv­re la vie de la famille via son ordi­na­teur. Adrien, atteint d’une mal­adie grave, cor­re­spond avec sa mère via son ordi­na­teur, et joue avec Nat, qui ne con­naît pas son vis­age. Tous ces quo­ti­di­ens s’entrecroisent régulière­ment sur les ondes élec­tron­iques.

Reprenant la struc­ture en miroirs nar­rat­ifs qui est celle des nom­breux films dit « choraux » qui fleuris­sent depuis quelques années, Del­phine Kreuter sem­ble vouloir illus­tr­er la façon dont s’entrecroisent les des­tins de ses pro­tag­o­nistes. Enfants de la cul­ture du tout-paraître, héri­tière de la télé-réal­ité et des nou­velles (im)pudeurs élec­tron­iques de l’internet, ces per­son­nages se doivent d’être entiers, grandil­o­quents, out­ranciers… et c’est par­fois, sou­vent, presque tout le temps… beau­coup trop. Math­ieu Amal­ric dans un délire de dom­i­na­tion pédophile ; Stéphanie Miche­li­ni dans son club des « translu­cides » ; la mère de Flo­rence Thomassin grimée comme une danseuse de saute-au-paf ; cette dernière, caboti­nant dans le rôle de la mère de famille exhi­bi­tion­niste… : à trop vouloir forcer le trait de ces névropathes du paraître, Del­phine Kreuter décrédi­bilise dan­gereuse­ment son réc­it.

Et pour­tant, le poten­tiel était là : décrire un quo­ti­di­en vidé de toute sub­stance, hors de celle que l’on peut acquérir via les dou­bles per­son­nal­ités que per­met la société virtuelle – l’idée était des plus séduisantes. Mais à force de don­ner dans l’outrance, la réal­isatrice-scé­nar­iste ne prend guère le temps de con­stru­ire plus ses per­son­nages au delà de leurs apparences. Elle tombe elle-même dans le para­doxe qu’elle dépeint, celui de priv­ilégi­er le seul paraître, au détri­ment de l’intériorité. Vouloir axer sa mise en scène sur un style web­cam totale­ment déréal­isé relève de la même approche : elle repro­duit un rap­port à l’image fon­da­men­tale­ment anti-ciné­matographique. Il s’agit tou­jours de priv­ilégi­er l’effet de réel au détri­ment de la moin­dre once de créa­tiv­ité dans le style – une absence de styl­i­sa­tion qui se veut juste­ment la mar­que du « réal­isme virtuel ».

Mais de la ren­con­tre d’un style ciné­matographique avec une expres­sion visuelle qui veut nier son exis­tence, ici : point. Del­phine Kreuter se con­tente d’accumuler des por­traits et anec­dotes autour de ses per­son­nages sans réelle­ment s’interroger sur les raisons qui les poussent ain­si à s’exposer – de la même façon qu’elle ne sem­ble pas vouloir s’interroger sur ses pro­pres raisons pour faire son film. De cette idée belle, ne reste finale­ment qu’une séquence, éthérée, qui voit Nat balad­er le regard d’Adrien dans la ville alors qu’il est cloué à l’hôpital : une déam­bu­la­tion urbaine presque poé­tique, mais qui ne tire finale­ment pas suff­isam­ment le réc­it vers le haut.