Depuis le sui­cide de son acolyte Juan Pablo Rebel­la, avec lequel il avait écrit et réal­isé ses deux pre­miers longs, 25 Watts (2001) et Whisky (2004), Pablo Stoll a con­nu peu de for­tune en France – son troisième film, Hiroshi­ma (2009) n’ayant pas été dis­tribué dans le pays. Avec 3, Chronique d’une famille sin­gulière, ce nou­veau film écrit en par­tie avec Rebel­la avant sa mort en 2006, le réal­isa­teur uruguayen retrou­ve la voie de nos écrans. On renoue, avec lui, avec ces thèmes qui con­sti­tu­aient autre­fois la mar­que de fab­rique des deux com­pères, que résume bien le titre français de 3 : la chronique, organ­isée autour de per­son­nages sin­guliers.

Sin­guliers : ou peut-être pas tant que ça. Com­muns, dans leurs petites soli­tudes, à n’importe qui ; alors même que Pablo Stoll s’attache, comme dans ses précé­dents films, à mon­tr­er les instants absur­des qui sur­gis­sent dans les vies les plus banales. Jamais aus­si ennuyeux que dans les films qui pré­ten­dent dress­er de la vie une copie con­forme – sous son jour le plus triste, bien sou­vent – le jeune réal­isa­teur uruguayen s’évertue à don­ner à ce quo­ti­di­en la spon­tanéité, le naturel de ses trois per­son­nages tenus à dis­tance. Con­stru­it autour d’un noy­au famil­ial éclaté, ce petit monde est com­posé de Gra­ciela qui, souf­frant encore de sa sépa­ra­tion avec Rodol­fo, vis­ite quo­ti­di­en­nement à l’hôpital une tante malade et va ren­con­tr­er un autre homme. De Rodol­fo aus­si, cet ancien mari, décidé à renouer avec son cocon famil­ial alors qu’il est peu à peu rejeté par sa nou­velle com­pagne. De leur fille Ana enfin, peu studieuse, partagée entre son atti­rance pour les mecs, le hand­ball et une non­cha­lance qui lui colle à la peau.

3 est donc le réc­it du rap­proche­ment, voulu par Rodol­fo, de ces trois per­son­nages d’abord séparés. Ils seront finale­ment alignés, comme trois planètes enfin rangées dans le même axe, dans l’amusante scène finale. Avec un intérêt cer­tain pour les sin­gu­lar­ités du com­porte­ment des per­son­nages – plus que par celles de leur sit­u­a­tion famil­iale, à vrai dire très com­mune – Pablo Stoll des­sine, comme dans ses pre­miers films, le por­trait de ces petites anom­alies qui essaient de se sup­port­er les unes les autres. L’absurdité tra­gi-comique du film tient à dis­tance les peines et décon­v­enues dont il est ques­tion, offrant les émo­tions des per­son­nages sous un ver­nis sub­til, amu­sant. Une sen­si­bil­ité uruguayenne peut-être ? Car out­re les précé­dents films de Pablo Stoll, elle rap­pelle notam­ment le déli­cat Gigante d’Adrián Biniez et sem­ble dessin­er un Uruguay peut-être ciné­matographique seule­ment, dont les images se répon­dent en tout cas dans notre imag­i­naire, autour de quelques rues et de quelques intérieurs.

Ain­si la nar­ra­tion de Pablo Stoll avance sub­tile­ment, faisant éclater ces incon­gruités, au fond si com­munes, comme la mar­que de fab­rique de son ciné­ma. 3, Chronique d’une famille sin­gulière est un petit film, anec­do­tique dans son pro­pos et la car­tographique qu’il dresse des rela­tions humaines. Un film sans doute anec­do­tique, aus­si, dans la car­rière de son réal­isa­teur. Reste que cette agréable his­toire, sélec­tion­née à la Quin­zaine de Cannes l’année dernière, con­firme l’habileté de Pablo Stoll à maîtris­er ton comique et sub­til­ité nar­ra­tive. À force d’essais, Rodol­fo parvient un beau matin à réu­nir près de lui les deux femmes de sa famille. Et c’est, d’une jolie façon, au matin d’une nuit que ses fille et ex-femme ont passée avec d’autres hommes. Ain­si 3 des­sine-t-il en creux, intel­ligem­ment, la fragilité des liens humains à l’époque de l’éclatement des cel­lules famil­iales.