Lorsqu’en 1802, Napoléon Bona­parte décide de rétablir l’esclavage dans les colonies améri­caines, le peu­ple guade­loupéen n’hésite pas un instant à s’emparer des armes pour refuser que la métro­pole ne les dépos­sède de l’essen­tiel: la lib­erté. Chris­t­ian Lara entend par­ticiper au devoir de mémoire en atti­rant notre atten­tion sur cette page de l’His­toire dont on par­le trop peu. Mais la portée du film se lim­ite très rapi­de­ment à un acte péd­a­gogique des­tiné aux plus jeunes. Dom­mage pour les autres qui ont pour­tant tout autant à appren­dre.

Pre­mier con­stat: la com­mu­nauté noire est très rarement représen­tée dans le ciné­ma français. Mis­es à part deux ou trois excep­tions (Hubert Koundé dans La Haine de Math­ieu Kasso­vitz ou encore Firmine Richard dans 8 femmes de François Ozon), les acteurs dits « de couleur » sont rares − d’au­tant plus rares lorsque ces films ne trait­ent ni de l’im­mi­gra­tion ni des ban­lieues − occul­tant de ce fait tout un pan impor­tant de la pop­u­la­tion française. Sec­ond con­stat: le ciné­ma français n’a pas la qual­ité d’avoir une approche réflex­ive sur sa pro­pre his­toire, hormis quelques excep­tions, bien heureuse­ment. Les films (de fic­tion ou doc­u­men­taires) sur la Guerre d’Al­gérie restent rares, ceux sur la France pétain­iste aus­si. Triste héritage d’une his­toire que notre pays peine grande­ment à assumer, preuve en est la place et l’in­ter­pré­ta­tion accordées aux événe­ments préc­ités dans les manuels d’His­toire jusque dans les années 1990. Et l’ob­scu­ran­tisme a encore de beaux jours devant lui: en 2006, la plu­part des députés UMP n’hésite pas à exiger que l’on par­le du « rôle posi­tif » de la coloni­sa­tion ou encore que l’on retire la loi Taubi­ra de 2001 qui qual­i­fie l’esclavagisme de crime con­tre l’Hu­man­ité.

Autant dire que le pro­jet de Chris­t­ian Lara tombe à pic pour réveiller les con­sciences et rap­pel­er aux plus réti­cents que le pres­tige révo­lu­tion­naire de la France a depuis bien été entaché par de som­bres retours en arrière. 1802, l’épopée guade­loupéenne se passe env­i­ron dix ans après la chute de l’ab­so­lutisme monar­chique, de la déc­la­ra­tion des Droits de l’Homme, de l’abo­li­tion des priv­ilèges et de la philoso­phie des Lumières. Le peu­ple des colonies d’Amérique (enten­dons la Guade­loupe et la Mar­tinique) est offi­cielle­ment recon­nu l’é­gal du peu­ple blanc de métro­pole. Et pour­tant, les rela­tions houleuses qu’en­tre­ti­en­nent la France et l’An­gleterre ne vont pas jouer en faveur de ce nou­v­el human­isme. Rapi­de­ment, les alliés d’Outre-mer com­pren­nent le piège dans lequel ils sont tombés. Tous sol­idaires, ils s’emparent d’armes et de canons pour faire enten­dre au gou­verne­ment français leurs reven­di­ca­tions égal­i­taires.

On imag­ine com­bi­en le pro­jet n’a pas dû être facile à mon­ter, d’une part parce qu’il néces­si­tait des coûts de pro­duc­tion assez élevés (nom­bre de fig­u­rants, scènes de com­bat, cos­tumes d’époque) et d’autre part parce que la plu­part des investis­seurs ont dû affich­er une cer­taine tiédeur, une cer­taine réserve pour un sujet a pri­ori dif­fi­cile­ment casable en pre­mière par­tie de soirée sur les chaînes hertzi­ennes. Seule pos­si­bil­ité de ren­dre ce pro­jet viable: qu’il soit essen­tielle­ment péd­a­gogique. Du coup, l’His­toire est sim­pli­fiée à out­rance (la nature des rela­tions entre la France et l’An­gleterre est à peine évo­quée) et les per­son­nages sont avant tout des entités. Ils ne représen­tent qu’une idée (celle de l’esclavagisme ou à l’in­verse, celle de la rébel­lion) ce qui donne une approche beau­coup trop manichéenne de cet épisode pour sat­is­faire les férus d’His­toire qui espéraient trou­ver de nou­veaux élé­ments. Autant dire que le tra­vail de recherche est réduit à l’essen­tiel pour que tout le monde puisse com­pren­dre grossière­ment les enjeux d’alors. Inutile d’e­spér­er y trou­ver un écho aux récents événe­ments qui ont ébran­lé les rap­ports entre la métro­pole et la Guade­loupe car le film de Chris­t­ian Lara se laisse pren­dre au piège du mimétisme de la recon­sti­tu­tion his­torique. Par­ti pris d’au­tant plus dif­fi­cile à assumer que les acteurs ne sont pas tou­jours très bons, la mise en scène pas vrai­ment inspirée, les dia­logues peu tra­vail­lés. Ne par­lons même pas de la musique qui vient surlign­er les mul­ti­ples appels à la révo­lu­tion ou quelque grande phrase qu’on croirait sor­tie d’un livre d’His­toire. Espérons seule­ment que ce pro­jet ambitieux puisse inspir­er d’autres cinéastes capa­bles de con­va­in­cre les pro­duc­teurs et les dis­trib­u­teurs de soutenir un pro­jet qui ne serait pas seule­ment des­tiné aux class­es du pri­maire et du col­lège.