Qu’on se le dise : Au bord de l’eau est le meilleur bouquin de tous les temps[1]. Réc­it fleuve – logique­ment – d’une bande con­sti­tuée d’une cen­taine de héros en déli­catesse avec la très procé­durière loi impéri­ale chi­noise, ce livre de Shi Nai-an est une insti­tu­tion lit­téraire pop­u­laire dans l’empire du Milieu. For­mi­da­ble réc­it épique, Au bord de l’eau appar­tient au genre très cod­i­fié du réc­it d’aven­tures mil­i­taires et stratégiques : Les Trois Roy­aumes, adap­ta­tion du roman homonyme par John Woo, étant une illus­tra­tion raf­finée, grandiose et élé­gante du genre. Chez Shi Nai-an, c’est un peu dif­férent : on mange beau­coup, on boit à s’en étour­dir, on rit, on se vante, on se bat – à mains nues con­tre un tigre s’il le faut. Rarement roman aura été plus vivant, plus drôle – le tout organ­isé en petits chapitres assor­tis d’explic­its rimés, qui font qu’on ne peut pas lâch­er ce roman, long de plus de mille pages. Autant dire que la ten­ta­tive du Français Pas­cal Morel­li de l’adapter à l’écran en une minus­cule heure et demie relève de la folle gageure.

L’esprit, sinon la lettre

108 Rois-Démons donne, dès ses pre­mières images, un indice sur sa façon de traiter le sujet : l’il­lu­sion, les tours de passe-passe, les jeux de mots et les jeux d’im­ages. On n’au­ra donc qu’une poignée de héros pour incar­n­er les fameux 108 rois-démons, à qui il fau­dra plus de ruse que de prouesse mar­tiale, des com­bat­tants à qui il fau­dra forg­er leur pro­pre légende. Comme dans le plutôt ludique Her­cule, cette approche ironique de l’idée de la force et de la gloire mil­i­taires est à l’o­rig­ine du meilleur du film – d’au­tant plus que cela ren­tre de plein droit dans le canon du réc­it stratégique auquel appar­tient le roman orig­i­nal. Pas­cal Morel­li égrène donc des occur­rences triv­iales, des moments sans beau­coup de panache, prenant ensuite un plaisir com­mu­ni­catif à les trans­former en hauts faits, une fois ceux-ci rap­portés par des enne­mis benêts et apeurés. La struc­ture du film relève d’ailleurs plus de l’ac­cu­mu­la­tion d’anec­dotes reliés par un fil nar­ratif très ténu que d’une trame suiv­ie – un legs, là encore, de Shi Nai-an, le tout prenant son sens dans les séquences finales.

Tout le tra­vail de réécri­t­ure, d’adap­ta­tion à l’écran de Shi Nai-an porte ses fruits, mais, si le fond est plutôt réus­si – la struc­ture frag­men­tée créant pour­tant une série de séquences à la qual­ité par­fois très iné­gale –, la tech­nique n’est, en revanche, pas au ren­dez-vous : ter­ri­ble­ment daté dans sa forme, 108 Rois-Démons accuse le coup de choix esthé­tiques évo­quant un graphisme, comme vieux d’une bonne dizaine d’an­nées, aux mou­ve­ments peu flu­ides et aux faciès par­fois peu expres­sifs. À plusieurs repris­es, le film brise-t-il son élan nar­ratif, la faute à une ani­ma­tion aux imper­fec­tions trop vis­i­bles. Ten­tant, sem­ble-t-il, de pal­li­er par des dia­logues gouailleurs l’ab­sence de vie de l’im­age, Pas­cal Morel­li s’en sort finale­ment avec les hon­neurs – avant tout parce qu’il fait appel à la cul­ture lit­téraire et ciné­matographique de son audi­toire. On le devine pas­sion­né par le roman orig­i­nal, et désireux à la fois de trans­met­tre cette pas­sion, et de la sus­citer en ses spec­ta­teurs novices en Shi Nai-an. À défaut d’une véri­ta­ble réus­site formelle, 108 Rois-Démons a le mérite de tenir le pari pro­posé par son matéri­au d’o­rig­ine. Adap­ta­teurs tal­entueux, Pas­cal Morel­li et le scé­nar­iste Jean Pécheux parvi­en­nent, au-delà d’un graphisme figé, à don­ner à aimer partager le des­tin de leurs pro­tag­o­nistes. Triste qu’il faille, cepen­dant, se con­tenter de cela.

Notes

Notes
↑1 Cette asser­tion étant le résul­tat d’une étude objec­tive et appro­fondie.