Chaque année, le Dream Boat prend la mer à l’oc­ca­sion d’une croisière exclu­sive­ment gay au cours de laque­lle plusieurs cen­taines d’hommes, d’âges, de pays, de cul­tures et d’o­rig­ines divers et var­iés, se côtoient, se ren­con­trent et fes­toient. Loin des regards répro­ba­teurs de leurs familles ou de leur envi­ron­nement social, les pas­sagers espèrent trou­ver au cours de ces quelques jours la pos­si­bil­ité de vivre pleine­ment leur désir pour les per­son­nes du même sexe et, pourquoi pas, l’amour de leur vie. Sauf qu’à la stig­ma­ti­sa­tion sociale dont ces hommes peu­vent être vic­times, se sub­stitue une autre forme d’in­tolérance : par­mi ce groupe d’in­di­vidus venus s’a­muser sans com­plexe, s’im­posent un culte du corps et un art de la con­som­ma­tion sex­uelle qui n’aident pas vrai­ment ceux venus rompre avec leur soli­tude à pren­dre davan­tage con­fi­ance en eux-mêmes. C’est ce douloureux con­stat que fait, presque mal­gré lui, le réal­isa­teur Tris­tan Fer­land Milews­ki pour son doc­u­men­taire dont le for­mat télévi­suel est telle­ment stan­dard­isé qu’on se demande pourquoi il sort sur grand écran et à quel pub­lic il peut bien s’adress­er.

Cabine sans vue

Sans véri­ta­ble point de vue sur son sujet, le doc­u­men­tariste se con­tente la plu­part du temps de saisir à la volée des moments cen­sés être représen­tat­ifs : il recueille de manière sco­laire les con­fes­sions plutôt con­v­enues des par­tic­i­pants (leur rap­port au corps, l’e­spoir de sus­citer le désir, le prob­lème du hand­i­cap, etc.), sa caméra tente d’ap­préhen­der et de restituer la géo­gra­phie par­ti­c­ulière de ce lieu clos où, en un temps don­né et lim­ité, tout sem­ble se jouer pour les par­tic­i­pants. Mais Tris­tan Fer­land Milews­ki n’est pas Fred­er­ick Wise­man, on l’au­ra bien com­pris : au dis­posi­tif min­i­mal­iste qui aurait per­mis de laiss­er le temps de nous installer dans cet envi­ron­nement très cod­i­fié, le réal­isa­teur préfère courir à tout prix vers l’im­age qui va pro­duire un sens immé­di­at. On se retrou­ve alors encom­brés de quelques plans à l’esthé­tique léchée sur le soleil couchant, à des ralen­tis sur les corps de ces hommes qui se livrent sans fard (le plan revient tel un leit­mo­tiv peu inspiré, découpant arti­fi­cielle­ment le film en chapitres assez linéaires), sans qu’on parvi­enne pour autant à se saisir du compte à rebours qui men­ace cer­tains par­tic­i­pants (la fin de ce voy­age atyp­ique sig­ni­fiera leur retour à leurs vies soli­taires) ou bien du cloi­son­nement qui per­siste entre les voyageurs mal­gré un con­texte qui devrait être favor­able à la ren­con­tre.

Quelle finalité

Au bout du compte, on se demande bien ce que pou­vait avoir en tête le réal­isa­teur lorsqu’il s’est lancé dans le nébuleux pro­jet de suiv­re quelques pas­sagers dans cette aven­ture col­lec­tive qui lais­sera plus d’un spec­ta­teur cir­con­spect. Ten­tant de faire des hommes filmés les per­son­nages de leur pro­pre fic­tion (cha­cun sem­ble davan­tage dans une logique de mono­logue, se racon­te beau­coup d’his­toires, vit ses pro­pres entrées en scène pour se réfugi­er ensuite dans les couliss­es, etc.), Tris­tan Fer­land Milews­ki a cer­taine­ment voulu véhiculer un mes­sage posi­tif sur l’ac­cep­ta­tion de soi, cap­tant avec une lucid­ité dif­fi­cile à définir une par­en­thèse enchan­tée pour ces quelques hommes venus chercher sur ce bateau une autre image d’eux-mêmes. Mais le résul­tat est sans appel : plutôt que de faire preuve de générosité ou d’ac­com­pa­g­n­er avec une emphase sincère ces frag­iles des­tinées, le dis­posi­tif de Dream Boat est telle­ment com­plaisant et recro­quevil­lé sur lui-même qu’il ne donne rien d’autre à voir que le pathétisme de la plu­part des sit­u­a­tions, faisant des pro­tag­o­nistes les vic­times directes de leurs attentes. Autant dire que c’est un peu court pour ten­ter d’ap­procher, en un peu plus d’une heure trente, le prob­lème com­plexe de la soli­tude affec­tive.