Critikat
Le Film de l'été d'Emmanuel Marre, Prix du public du 26e festival Côté Court
Affiche de Côté Court, 26e édition

Le dernier festival avant l'été

par Florian Guignandon, Benoît Smith

Assis­ter à un fes­ti­val aus­si foi­son­nant que Côté Court dans un espace aus­si restreint que le Ciné 104 de Pan­tin (avec ter­rasse, tout de même), c’est s’exposer à voir accen­tué le côté “petite famille du jeune ciné­ma français” que peut présen­ter le peu­ple qui hante cette man­i­fes­ta­tion très prisée (à juste titre). Ain­si, à cette vingt-six­ième édi­tion, dans le petit hall de ce bel étab­lisse­ment à trois salles, peut-on crois­er des têtes famil­ières de la plus ou moins jeune garde nationale, comme Vin­cent Macaigne, Pas­cal Cer­vo ou même Élodie Bouchez (dont le fils Tara-Jay Ban­gal­ter a reçu le Prix d’interprétation mas­cu­line ex-aequo pour Journée blanche de Félix de Givry)… Cette impres­sion d’ambiance famil­iale se retrou­ve dans les sélec­tions, où il n’est pas rare qu’un nom paraisse au générique de plusieurs films — et on ne par­le pas seule­ment d’Emmanuel Chaumet, boss d’Ecce Films, habitué du fes­ti­val où il pro­duit tra­di­tion­nelle­ment une bonne tranche de la sélec­tion “Fic­tion”.

Hugues, de Pas­cal Cer­vo

Prenons Pas­cal Cer­vo : acteur dans Enfant chéri de Valérie Mré­jen et Bertrand Schefer (récom­pen­sé du Prix spé­cial du jury), égale­ment dans Dernières nou­velles du monde de François Pro­dro­midès, mais surtout réal­isa­teur de Hugues, le Grand Prix Fic­tion de cette édi­tion. Ce film, suiv­ant les mésaven­tures d’un acteur de théâtre (Arnaud Simon, l’autre Prix d’interprétation mas­cu­line) dont le refus d’être dérangé dans son pavil­lon de cam­pagne se trou­ve con­stam­ment con­trar­ié, est une comédie aux ressorts red­outa­bles, où on finit par atten­dre avec délice que le moin­dre hors-champ ou rac­cord sonore libère sa sur­prise, pour per­turber l’envie de soli­tude du bour­geois bar­ri­cadé au milieu d’un monde qui bouge. Seule la fin en forme d’atterrissage vers le rassérène­ment déçoit quelque peu, comme un regret de la folie qui l’a précédée. Il n’empêche qu’à ce côté de ce film, un autre comme Dernières nou­velles du monde (où un moine copiste du 15e siè­cle sort de son cloître sous le pré­texte d’aller décou­vrir l’invention d’un cer­tain Guten­berg) paraît beau­coup plus sage : bien fait mais plus prévis­i­ble, tel un film “d’époque” d’un académisme léger, ne prenant guère de risques (hormis l’escamotage de la ren­con­tre avec l’imprimerie, sig­nifi­ant que l’intérêt du voy­age serait ailleurs) ; cepen­dant, on retient la ren­con­tre du per­son­nage prin­ci­pal avec le curieux mes­sager au cor­beau joué par Cer­vo comme le pas­sage le plus savoureux.

Troubles dans le récit

C’est encore Cer­vo qui, pour moitié, sauve de l’ennui poli Enfant chéri, orches­tra­tion en champ-con­trechamp d’un règle­ment de comptes ver­bal entre un fils et son père au cours d’un tra­jet en voiture, dont on retient surtout un bril­lant numéro d’acteurs aux mots bien choi­sis pour autop­si­er le mal-être que peut recel­er une rela­tion fil­iale. L’autre moitié, c’est le suave Jacques Nolot, lui aus­si dédou­blé sur le fes­ti­val puisqu’il est égale­ment au cen­tre d’À dis­cré­tion de Cédric Venail, exer­ci­ce net­te­ment plus riche et sub­til sur le réc­it, récom­pen­sé du Prix de la presse. Il y joue un vieux mon­sieur mys­térieux qu’un pro­duc­teur de doc­u­men­taires vient inter­roger sur un lieu secret qu’il sem­ble avoir fréquen­té jadis, où l’on s’adonnait en toute quié­tude à une forme de voyeurisme bien inten­tion­né sur le monde alen­tour. L’interrogé évoque avec une délec­table théâ­tral­ité cet ancien passe-temps sat­is­faisant un besoin somme toute prim­i­tif, com­ment celui-ci s’inscrivait dans les creux de son temps et com­ment le temps en a gâché la pureté (ou plutôt ce que l’on con­ce­vait d’elle) — et tan­dis qu’on l’écoute, le doute s’installe, peu à peu et un peu partout. Cet homme qui com­mence son témoignage en lisant un texte que l’autre lui a pré­paré dit-il la vérité, ou brode-t-il com­plète­ment ? Le voyeurisme peut-il raisonnable­ment être inno­cent ? Où est la fron­tière entre obser­va­teur du réel et spec­ta­teur d’un show ? Le monde est-il une scène per­ma­nente, et sommes-nous son pub­lic ? À dis­cré­tion réus­sit à cristallis­er autour de cet échange (ponc­tué par un plan final idoine) et de ces atti­tudes d’acteurs un large spec­tre de ques­tions comme celles-ci, sans se forcer à y répon­dre, pour le seul plaisir (partagé) de faire éclater la com­plex­ité de la thé­ma­tique.

En autre exem­ple de réc­it jouant sur les failles d’un autre réc­it en son sein, il nous revient le beau Les Dessins de Marc-Antoine Vau­geois. Un homme et une femme dis­ser­tent sur chaque planche d’un album de dessins réal­isés par la femme et représen­tant l’homme marchant dans un parc. Peu à peu, le dis­cours apparem­ment factuel et neu­tre des dessins fait place à l’imagination et au désir de la dessi­na­trice (et par ric­o­chet, celle de son vis-à-vis et sujet), tan­dis que les échanges ver­baux d’abord expli­cat­ifs lais­sent paraître leurs failles, avant que les inter­locu­teurs ne préfèrent le silence.

Troubles dans l’imaginaire

D’autres films de la sélec­tion Fic­tion s’amusaient à brouiller les pistes de leur nar­ra­tion en s’aventurant sur le ter­rain de l’onirisme. La plus mar­quante propo­si­tion de ce type est sans nul doute celle de Yann Gon­za­lez avec Les Îles. À par­tir d’une scène inau­gu­rale en forme de ver­sion inter­dite aux moins de 18 ans des slash­ers de Wes Craven (un jeune cou­ple, du sexe, un tueur dont le vis­age mon­strueux — designé par Bertrand Mandi­co — évoque à la fois Fred­dy Krueger et le masque de Scream), le réal­isa­teur des Ren­con­tres d’après minu­it organ­ise un voy­age à tra­vers une enfilade de fan­tasmes sex­uels à l’imagerie et aux mots très explicites, chaque scène ser­vant de porte d’entrée à la suiv­ante jusqu’à la perdi­tion. Comme dans son long-métrage, le cinéaste se livre moins à une célébra­tion de l’acte sex­uel qu’à celle du désir de sexe, de sa fan­tas­magorie.

Les Îles, de Yann Gon­za­lez

La fas­ci­na­tion est moins évi­dente devant Lost in Med­i­ta­tion de Charles Castel­la, pour­tant pas dénué d’intérêt. Le réal­isa­teur y joue un adepte de la médi­ta­tion qui, au cours d’une séance, se perd dans ses sou­venirs, ses rancœurs, les asso­ci­a­tions d’idées entre tout cela et des scènes imag­i­naires qui peu­vent en découler. Le jeu du dédale des réal­ités fait mouche tant qu’il dure, quoiqu’un peu trop bal­isé (on recon­naît les petits événe­ments qui ont présidé à la créa­tion de cet imag­i­naire), et puis le retour à la con­science sonne comme une fin de récréa­tion légère­ment déce­vante.

Quelques films se sont risqués sur le ter­rain du fan­tas­tique de con­te, sans que ce soit une franche réus­site. Récom­pen­sé du “Prix du GNCR”, Étrange dit l’ange de Shal­i­mar Preuss met en scène une fil­lette dont les vacances sont quelque peu han­tées par les nou­velles d’insécurité du monde alen­tour, l’incitant à jouer le réel sous l’angle d’un imag­i­naire aus­si fasciné qu’inquiet. Le petit exer­ci­ce de réal­isme dis­crète­ment enchan­té est déli­cat comme il faut, mais à l’arrivée assez anodin, et a en plus le défaut de s’achever sur un plan d’irruption for­cée du fan­tas­tique, d’une sim­i­lar­ité frap­pante avec celui d’un autre film encore moins aimable : L’Âne du Gravey­ron de Chin­lin Hsieh. Dans ce dernier, le regard de la caméra s’extasie à l’envi sur de beaux paysages mérid­ionaux, avant que le per­son­nage prin­ci­pal, un jeune ran­don­neur, ne soit abor­dé et invité par un étrange cou­ple d’âge mûr dans une mai­son de cam­pagne. Après un cer­tain temps passé à soign­er avec une osten­ta­tion encom­brante son ambiance inquié­tante, le film finit par laiss­er poindre l’espoir qu’il se passera enfin quelque chose… et le plan incon­gru arrive, sans que son étrangeté si inopiné­ment jetée à l’image provoque plus qu’un rire étran­glé.

Con­cer­nant plus spé­ci­fique­ment l’imaginaire des cinéastes, on ne peut pas dire que le ciné­ma de genre (à l’exception de l’infiltration du slash­er dans Les Îles) ait été à la fête dans ce cru Côté Court 2017. On aimerait oubli­er au plus vite l’épouvantable comédie musi­cale À ton âge le cha­grin c’est vite passé d’Alexis Lan­glois qui, autour d’une bande de copines tâchant de con­sol­er une des leurs qui vient de se faire larguer, tente de con­juguer la réap­pro­pri­a­tion con­tem­po­raine des codes du genre par Jacques Demy avec la vul­gar­ité sub­ver­sive de John Waters (looks androg­y­nes tapageurs et roulages de langues démon­strat­ifs), le tout mixé dans une icono­gra­phie de pop-cul­ture ado­les­cente “clip/SMS/rézosociaux”. Le résul­tat est non seule­ment raté, mais franche­ment antipathique : pour aller vite, on dira que Lan­glois con­fond mod­ernisme et com­plai­sance dans la mode, trans­gres­sion et régres­sion, bouil­lon­nement juvénile et tour­nage à vide, exubérance libéra­trice de soi et agres­sion de l’autre (un pas­tiche de clip de rap frôlant l’apologie du viol de l’ex indéli­cat). Plus regard­able, mais guère ent­hou­si­as­mant, le thriller Du plomb pour les bêtes de Théodore Sanchez-Wils­dorf s’avère une décli­nai­son chi­chi­teuse des Chas­s­es du comte Zaroff, si préoc­cupé de soign­er son ambiance qu’il désamorce par antic­i­pa­tion l’efficacité de ce qui découle de son expo­si­tion (il y a des chas­seurs, on devine vite qui sera la proie). Seule la toute fin, avec une ultime sur­prise à l’accent nihiliste, rehausse l’intérêt — trop peu, trop briève­ment, et trop tard. On a été plus séduit par le con­te fan­tas­tique Le Col­lec­tion­neur de Thomas Lévy-Lasne (par ailleurs pein­tre) qui, sur le loufoque pos­tu­lat — révélé à la fin — d’une machi­na­tion mul­ti­sécu­laire à la base de toute l’histoire des arts pic­turaux, développe une nar­ra­tion déli­cieuse­ment love­crafti­enne, où sur un ton d’abord trompeuse­ment ludique l’inquiétude se dis­tille dans les angles morts du regard, comme elle règne plus loin dans les angles morts du monde, avec Benoît Forgeard en délec­table maître de céré­monie.

Le Col­lec­tion­neur, de Thomas Lévy-Lasne

Le plus bel âge ?

À ton âge le cha­grin c’est vite passé n’avait le mono­pole ni de la représen­ta­tion de l’adolescence ni de celle de la rup­ture amoureuse au fes­ti­val — heureuse­ment, même si toutes les promess­es n’é­taient pas tenues. Avec Ta bouche, mon par­adis, Émi­lie Aus­sel tente un film choral sur les vari­a­tions du désir et de la recherche amoureuse chez les ados. Les frag­ments con­sacrés aux cou­ples, tandems ou trios font plutôt mouche, par­fois jusque dans leur côté un peu bouf­fon, mais quand dans la dernière scène tout ce monde se voit rassem­blé pour pren­dre les grandes déci­sions, les échanges et le film se font pesants et peu pro­duc­tifs. De son côté, After School Knife Fight de Car­o­line Pog­gi et Jonathan Vinel (tan­dem s’étant fait une répu­ta­tion avec Tant qu’il nous restera des fusils à pompe) filme un quatuor musi­cal d’étudiants prêt à se sépar­er pour cause d’éloignement de la chanteuse, ciment du groupe mais dont le bat­teur est secrète­ment amoureux. Là encore, des duos se for­ment l’un après l’autre avant que tout le monde com­mu­nie, ici en une ultime répéti­tion à la tem­po­ral­ité incer­taine et en un espace à l’abri des regards (les instru­ments sor­tent pour ain­si dire de nulle part) et bien­tôt han­té par des notes spec­trales, acmé réussie d’un film par ailleurs un peu figé dans son souci de “faire de la mise en scène”, où même l’échange de trav­el­lings du début pour fig­ur­er le désir caché sem­ble trop appliqué et volon­tariste pour con­va­in­cre.

Idols de Blan­ca Camell Galí est, lui, une ten­ta­tive de poème filmé auda­cieuse, pas immé­di­ate­ment aimable mais qui parvient à dis­tiller son charme amer. C’est en fait une sorte d’adaptation d’un poème écrit par la sœur de la réal­isatrice, Mar­ta, laque­lle joue le rôle prin­ci­pal tan­dis qu’on entend sa voix off lisant le texte d’origine. Le per­son­nage se rend à une fête où elle espère renouer avec son ancien amant ; mais celui-ci ne vien­dra pas et peu à peu, l’agitation de la fête se teinte pour elle d’amertume et de dépit. Tan­dis que la voix-off égrène imper­turbable­ment le texte, la tem­po­ral­ité des sou­venirs de l’amour déçu se brouille, le vis­age de la femme se super­pose à lui-même dans les néons col­orés où elle agite son corps sans y croire, les flash-backs des signes d’un échec annon­cé qu’elle a ignorés (l’amant jouait man­i­feste­ment avec elle) sont cru­els. Peu expan­sif dans les sen­ti­ments, Idols a pour­tant bien quelque chose de déchi­rant dans son réc­it d’un désir qu’on finit par mépris­er. Mar­ta Camell Galí est repar­tie avec le Prix d’interprétation fémi­nine.

Idols, de Blan­ca Camell Galí

On l’aura com­pris : à ce stim­u­lant cru 2017, il n’était pas sim­ple de trou­ver un unique fil con­duc­teur, une ten­dance générale qui ani­merait tous ces films, même si les passerelles entre eux ne man­quaient pas. Les désirs de ciné­ma y étaient de natures et d’ex­pres­sions divers­es, et quelque part cela ras­sure sur l’é­tat de la créa­tiv­ité ciné­matographique chez ceux qui préfèrent encore le for­mat court.

Mais à force de suiv­re ces passerelles, on en oublierait presque d’écrire un petit mot sur Le Film de l’été, récom­pen­sé d’un Prix du pub­lic tout à fait com­préhen­si­ble. Emmanuel Marre signe là un intri­g­ant road-movie de vacances, où se tisse en fil­igrane une rela­tion fil­iale “par­al­lèle” entre un petit garçon bal­adé par son père (les par­ents sont divor­cés) et un incon­nu miné par la soli­tude qui s’est incrusté dans leur voy­age. Le soleil chauffe les peaux et les esprits, le car­ac­tère fugi­tif de ce qui peut se jouer pour l’enfant (petit ou grand) dans cette péri­ode est prop­ice à l’espoir et à l’amertume, le gron­de­ment de l’autoroute sem­ble vouloir nivel­er l’expression de l’intime vers une monot­o­nie trompeuse : c’est de cette con­jonc­tion judi­cieuse des sen­sa­tions que Le Film de l’été joue avec doigté pour faire sur­gir les sen­ti­ments.

COMPÉTITION ART VIDÉO

Tension et lignes de fuite

Où se situe la fron­tière entre ce que l’on nomme l’art vidéo et les films qui sont pro­posés dans la par­tie inti­t­ulée par le fes­ti­val Côté Court “fic­tion” ? D’une cer­taine façon, on pour­rait grossière­ment dire que d’un côté se trou­ve le ciné­ma de fic­tion tra­di­tion­nel, et de l’autre ce qui pour­rait s’apparenter à du ciné­ma expéri­men­tal, quelque chose de plus lié avec ce qui peut se pro­duire dans les écoles d’art, par des cinéastes ayant sou­vent été amenés à penser leur pra­tique en cor­réla­tion avec d’autres médi­ums telles que la pein­ture, l’installation, la per­for­mance, la danse, etc…

Pour­tant, il est cer­tain que la fron­tière dis­so­ciant ces deux caté­gories reste mince, tant cer­tains films présen­tés à l’occasion de cette édi­tion du fes­ti­val Côté Court auraient pu con­courir dans l’une ou l’autre des sélec­tions sans que cela étonne plus que ça. Mais à défaut de réu­nir au sein d’un tronc com­mun l’ensemble des approches ciné­matographiques, c’est tout l’intérêt de ce genre de man­i­fes­ta­tion d’offrir une vis­i­bil­ité à ces deux pans de la créa­tion ciné­matographique qui dans le domaine de la cri­tique, ain­si sûre­ment que dans la tête de nom­breux spec­ta­teurs ama­teurs ou assidus, sem­blent appartenir à deux univers dif­férents. On peut en effet s’interroger à la lec­ture des revues papi­er ou numériques sur les raisons qui font que ce qui touche à la vidéo sera plus facile­ment recen­sé par des pub­li­ca­tions trai­tant de la créa­tion con­tem­po­raine et des Beaux-Arts en général.

Toute­fois, de Chan­tal Aker­man à Abbas Kiarosta­mi, en pas­sant aujourd’hui par Apichat­pong Weerasethakul, des réal­isa­teurs ont pu s’aventurer des deux côtés et per­me­t­tre à leurs films les plus rad­i­caux formelle­ment de s’offrir une vis­i­bil­ité au sein des cir­cuits d’exploitation plus tra­di­tion­nels. Et puis rap­pelons à quel point le domaine de la vidéo n’aurait sûre­ment jamais été ce qu’il est sans l’apport de Jean-Luc Godard qui, au dés­espoir de cer­tains spec­ta­teurs, n’a cessé tout au long de sa fil­mo­gra­phie d’interroger chaque com­posante de son art, au point qu’il est dif­fi­cile de ne pas penser à son tra­vail face à beau­coup des films pro­jetés cette année.

Ce qui frappe par­ti­c­ulière­ment à la vision de l’ensemble de cette sélec­tion, c’est le tra­vail, le soin apporté à la bande sonore, qu’il s’agisse de sim­ples bruits d’ambiance ou de l’utilisation de par­ti­tions expéri­men­tales ou bruitistes. Et pour revenir à Godard, il est intéres­sant de rap­pel­er qu’en 1973, durant sa péri­ode mil­i­tante maoïste, que l’on nomme aus­si d’ailleurs péri­ode vidéo, le cinéaste suisse créera avec Anne-Marie Miéville une société de pro­duc­tion appelée Son­im­age. Le nom peut sur­pren­dre, mais comme aime à le faire remar­quer Jean Douchet, il n’est pas inno­cent qu’au sein de cette péri­ode de son œuvre Godard mette le son avant l’image, comme pour mieux rap­pel­er qu’une image peut muter et se dis­tor­dre non seule­ment selon la place qu’elle occupe au sein d’un mon­tage, mais aus­si selon la bande sonore qu’on lui admin­istre, dont on la recou­vre. Car il s’agit bien d’interagir avec l’image, non pas via un fil­tre de couleur, un éclairage ou un effet, mais via un son, un bruit, un com­men­taire.

Le recours aux forêts

Ce qui frappe au vu d’une grande par­tie de la sélec­tion, c’est avant tout la mise en avant d’un rap­port con­flictuel au monde con­tem­po­rain, et la recherche d’une échap­pa­toire via notam­ment un désir d’immersion au sein du paysage ou du religieux. Cette prise de dis­tance vis-à-vis de la société vise à retrou­ver une forme de dépouille­ment orig­inel, un sen­ti­ment d’unité, par oppo­si­tion au quadrillage conçu par la tech­nique pour ori­en­ter les dif­férentes des­tinés de façon à les faire cor­re­spon­dre avec les intérêts d’un petit groupe.

Ce monde qu’il faut quit­ter en est par­fois à un stade ter­mi­nal, comme c’est le cas avec The Peace­mak­er, film de Pierre-Édouard Dumo­ra entière­ment réal­isé avec de petites fig­urines en plas­tique, qui sans être génial parvient tout de même à faire vivre ce réc­it post-apoc­a­lyp­tique. Le per­son­nage prin­ci­pal, ou dis­ons plutôt la fig­urine prin­ci­pale, est un GI Joe amnésique qui erre dans une post-human­ité à la recherche de lui-même et du monde qu’il a con­nu.

Growth Can Dance de Jean-Charles Massera est une plongée dans le monde de l’entreprise, cen­trée autour de quelques per­son­nages qua­si mutiques, effec­tu­ant un nom­bre lim­ité de gestes énig­ma­tiques, bur­lesques. De par ces quelques gestes et expres­sions, ren­dus d’autant plus absur­des grâce une bande sonore qui sem­ble comme décalée de l’ensemble, cette entre­prise appa­raît alors comme la cage d’un ham­ster dans laque­lle sont dis­posés un ensem­ble d’éléments de par­cours qui con­traig­nent cha­cun à tourn­er en rond.

Growth Can Dance, de Jean-Charles Massera

Le Ban­quet, d’Ariane Loze, film dans lequel la réal­isatrice joue tous les rôles, con­voque onze femmes autour d’une table, pour un repas au cours duquel la con­ver­sa­tion s’oriente vers un cer­tain nom­bre de banal­ités. Ari­ane Loze dif­féren­cie les per­son­nages via des tenues et des coupes de cheveux dif­férentes, mais aus­si par la façon dont la dis­cus­sion révèle un ensem­ble d’avis diver­gents qui car­ac­térisent cha­cune des con­vives. Mais la force du film et de ce dis­posi­tif réside dans cette inca­pac­ité que nous avons à finale­ment dis­soci­er qui dit et qui pense quoi. Mal­gré les dif­férences de points de vue qui peu­vent appa­raître, l’ensemble ren­voie mal­gré tout à un seul et unique vis­age, sug­gérant ain­si que la pré­ten­due diver­sité des car­ac­tères et la façon dont cha­cun pré­tend s’affirmer en tant qu’un indi­vidu n’est qu’un leurre.

Le Ban­quet, d’Ar­i­ane Loze

Deux­ième par­tie d’une série inti­t­ulée Rit­uel, réal­isée par Louise Hémon et Emi­lie Rous­set, Le Vote fait inter­préter par un seul et unique acteur, sur une toile de fond digne de l’affiche élec­torale la plus banale, un ensem­ble de témoignages recueil­lis auprès de dif­férentes per­son­nes liées de près et de loin à ce proces­sus démoc­ra­tique cen­tral qu’est le vote. Il s’agit donc de rejeter la forme doc­u­men­taire habituelle qui con­sis­terait à aller à la ren­con­tre de ces divers pro­tag­o­nistes, pour met­tre en scène la parole issue de ces ren­con­tres dans le cadre d’un stu­dio et en s’appuyant sur un seul et même acteur. Ce qui pour­rait être de l’ordre du micro-trot­toir devient alors une per­for­mance dans laque­lle on ne peut dis­tinguer qui dit quoi, où com­mence et où finit le témoignage d’une per­son­ne, puisque tout sem­ble lié via ce fond neu­tre et l’interprétation du comé­di­en. Chose étrange, si ce procédé per­met à l’acteur de se met­tre en avant, de par la per­for­mance con­sis­tant à évoluer dans un tel cadre con­ceptuel, le dis­posi­tif crée finale­ment une forme de neu­tral­ité, un effet de dis­tan­ci­a­tion vis-à-vis du dis­cours. Là où une caméra immergée dans la rue peut nous détourn­er de la sin­gu­lar­ité ou non d’un pro­pos par la mise en scène que cha­cun peut être amené à faire de lui-même, la resti­tu­tion de ces pro­pos par un acteur unique crée une forme de vide autour du dis­cours qui per­met au spec­ta­teur de l’appréhender en dehors de toute comédie sociale. Mais si le dis­posi­tif séduit dans un pre­mier temps, les paroles recueil­lies ne sont que d’un intérêt mineur et peinent à faire émerg­er dans la tête du spec­ta­teur la moin­dre réflex­ion pro­fonde à même d’interroger ce à quoi on l’a invité à réfléchir, à savoir le vote.

Face à cette human­ité qui se con­damne elle-même, le plus sage réside alors dans le recours aux forêts. Woods & Waters, d’Antoine Parouty, est une très belle déam­bu­la­tion sur un cours d’eau, en pleine nuit. Plongée dans l’obscurité, la nature se révèle à nous via l’aide d’un pro­jecteur allumé ou éteint selon les endroits et les moments. La lente dérive de la bar­que, le son de l’eau qui s’écarte sous son mou­ve­ment, crée un sen­ti­ment de quié­tude, d’une grande douceur, qui vous immerge dans l’écran. La vie de la nature au cœur de la nuit nous appa­raît comme un monde mys­térieux qui sem­ble jouir de son exis­tence indépen­dam­ment des turpi­tudes humaines. Seul un pro­jecteur tente de sur­pren­dre çà et là cette exis­tence se situ­ant dans un espace-temps qui obéit à la logique de ces autres habi­tants de la planète que sont les végé­taux et ani­maux, rési­dents et citoyens des eaux et forêts.

Dans Arsenic, le per­son­nage prin­ci­pal, du nom de Chloé, erre en dif­férents endroits du globe, de préférence loin de toute présence humaine. Les rares con­tacts qu’elle noue avec ses sem­blables se font lors de céré­monies col­lec­tives, ances­trales, prim­i­tives, que cela soit un genre de pro­ces­sion ryth­mée par les tam­bours, ou un abattage rit­uel. Loin du monde mod­erne, seuls trou­vent grâce à ses yeux les groupes soci­aux qui n’ont pas encore délais­sé les activ­ités et les gestes pre­miers qui relient l’homme aux dieux et à la nature.

Avec Orfeo, d’Isabel Pagli­ai, il s’agit une nou­velle fois de con­vo­quer le mythe pour s’extraire du temps social en vue de rejoin­dre un temps intem­porel, au sein de la forêt. Cen­tré au départ sur les vis­ages de deux enfants, le film nous plonge ensuite plus large­ment dans un paysage qui appelle à lui ceux qui ont choisi de se détach­er du monde, sorte de point cen­tral et stratégique d’où il est pos­si­ble de s’élever afin d’accéder au temps mythique. Et dans les deux cas, ces films réus­sis­sent à tra­vers leur logique rad­i­cale et dépouil­lée à créer un espace-temps qui entraîne le spec­ta­teur très loin des sen­tiers bal­isés.

Orfeo, d’Is­abel Pagli­ai

Ce rap­port au religieux et au rite est aus­si au cen­tre de Ce que je m’ai sou­venu, de Louise Nar­boni. La cinéaste fran­co-por­tu­gaise, en vacances au Por­tu­gal avec sa famille, con­fronte des images filmées sim­ple­ment lors de cette péri­ode esti­vale, avec une con­ver­sa­tion en voix-off dans laque­lle les adultes de cette même famille évo­quent leur rap­port à l’enfance. Ce retour sur les ter­res famil­iales, au sein de la com­mu­nauté qui vous a vu grandir, con­duit alors à s’interroger sur la façon dont l’éducation, via notam­ment le rite religieux, a con­di­tion­né votre rap­port au monde, quand bien même on a eu la volon­té de s’en émanciper. Toutes ces réflex­ions sont en par­tie menées alors que la caméra filme le petit dernier de la famille, comme si la réal­isatrice cher­chait à dis­cern­er ces moments où l’enfant struc­ture son rap­port au monde, pose les pre­mières pier­res d’un édi­fice qui, mal­gré les formes var­iées et sin­gulière qu’il pren­dra, con­tin­uera de s’appuyer sur une base qui est en train de se con­solid­er à ce moment, sans que l’on puisse com­pren­dre com­ment et pourquoi.

Mais quel que soit le type de société auquel on adhère ou qui s’impose à nous, la ques­tion du corps, de sa guéri­son et de son devenir, reste cen­trale. Dans The Blind­ing Light, le réal­isa­teur super­pose un tableau de Fra Angeli­co inti­t­ulé La Guéri­son du diacre Jus­tinien avec des pho­tos pris­es dans un bloc opéra­toire, alors que les uniques sons présents sont là pour rap­pel­er le bruit des machines présentes dans ce bloc opéra­toire. D’un côté un corps entre les mains à la fois de la sci­ence et de la reli­gion, de l’autre la grande machiner­ie mod­erne qui entoure le patient de ses milles spé­cial­i­sa­tions. Mais à chaque fois, ce sen­ti­ment intem­porel et uni­versel que le corps et son devenir restent le mys­tère absolu face auquel chaque être et chaque groupe social se trou­vent dému­nis.

Enfin, pour con­clure cette approche, Vingt-neuf min­utes en mer de Jacques Per­con­te se con­stitue d’un seul et unique plan de l’océan, mais retra­vail­lé par un effet qui sem­ble le con­stru­ire et le décon­stru­ire par groupe de pix­els, tan­dis qu’un vrom­bisse­ment de basse se fait enten­dre, comme si le bruit du vent et des vagues était en train de faire implos­er les enceintes. Tout cela crée quelque chose d’à la fois hyp­no­tique et de majestueux. Réal­isé au moment de l’attentat de Nice en juil­let 2016, le réal­isa­teur fait appa­raître à un moment du film une coulée rouge, celle du sang des vic­times. Mais ce rouge n’est là qu’un court moment, avant d’être recou­vert par le per­pétuel va-et-vient de l’océan indif­férent, à la fois sub­lime et ter­ri­fi­ant de par ce con­tin­uel mou­ve­ment faisant fi des turpi­tudes humaines.

Vingt-neuf min­utes en mer, de Jacques Per­con­te

L’image des autres

Au sein de l’art vidéo appa­rais­sent des cinéastes qui envis­agent avant tout de tra­vailler avec les images des autres, en s’appropriant de la pel­licule qu’ils n’ont pas eux-mêmes con­tribué à imprimer. Ces cinéastes peu­vent puis­er dans des images conçues à des fins artis­tiques, ou s’emparer de films famil­i­aux réal­isés par des filmeurs du dimanche. Ce sera alors grâce au mon­tage, en réor­gan­isant ces plans en vue de les faire tenir selon une logique pro­pre, qu’ils seront amenés à ori­en­ter ces plans vers une voie qui reflètera leur sen­si­bil­ité et leurs ques­tion­nements.

L’art de faire ressur­gir les traces du passé grâce à l’enregistrement mécanique du son et de l’image est au cœur de What Time Is Made Of, de Diana Vidras­cu. Le film con­fronte une pel­licule 16mm jetée à la mer et retrou­vée des années plus tard à un enreg­istrement audio de la réal­isatrice enfant jouant avec son grand-père. Où com­ment des cap­ta­tions réal­isées sans soucis d’élaborer une quel­conque forme artis­tique con­ser­vent une trace d’un passé qui un beau jour se rap­pelle à nous. De même, dans le très court Gil d’Eva Gio­lo, il s’agit à nou­veau de rechercher au sein du film famil­ial, du film ama­teur, une absence, la trace d’un dis­paru. Le ciné­matographe est alors pen­sé comme quelque chose qui va au-delà de la sim­ple pra­tique artis­tique, rap­pelant qu’il est de par son ontolo­gie même une machine qui use d’un procédé chim­ique et mécanique pour con­serv­er la trace des mor­tels.

Gil, d’E­va Gio­lo

The Bird & Us s’appuie sur une mésaven­ture arrivée en 1926 à Con­stan­tin Bran­cusi, qui a vu la douane améri­caine refuser le statut d’œuvre d’art à une de ses sculp­tures non fig­u­ra­tive inti­t­ulée Oiseau, le con­traig­nant ain­si à pay­er les droits d’importation appliqués à l’ensemble des objets man­u­fac­turés. Rep­longeant dans les actes du procès, le réal­isa­teur fait appa­raître à l’écran plusieurs phras­es extraites de la plaidoirie de l’avocat représen­tant les autorités améri­caines, tan­dis qu’il nous donne à voir un ensem­ble de films nat­u­ral­istes sur les oiseaux datant du début du XXème siè­cle, façon d’interroger via cette affaire et ces images le rap­port de l’œuvre d’art à la mimé­sis depuis l’invention de la pho­togra­phie et donc du ciné­ma. Mais si le pro­pos est pas­sion­nant, on reste mal­gré tout frus­tré par son développe­ment qui se con­tente trop de se repos­er sur son dis­posi­tif.

Enfin, avec Frag­ment de lumière, Claire Angeli­ni tente de met­tre à jour à tra­vers un remon­tage de Lumière d’été, film tourné par Jean Grémil­lon en 1942, en quoi cette œuvre a pu con­stituer un acte de résis­tance, mal­gré le con­texte dans lequel il a été réal­isé. En détachant cer­tains plans pour les remon­ter selon un ordre pré­cis, elle entend créer une forme de mou­ve­ment libérant un ensem­ble de signes vus comme des appels à la résis­tance. Si l’idée est pas­sion­nante en cela qu’elle pose la ques­tion de l’existence au sein d’un film de fic­tion de ram­i­fi­ca­tions qui peu­vent unir les plans selon une logique souter­raine, dif­fi­cile toute­fois de ressen­tir ce souf­fle, cet appel lyrique à la résis­tance que la réal­isatrice tend à nous faire éprou­ver.

Tension et apesanteur

Sig­nalons égale­ment le très réus­si Le Cirque, réal­isé par Elsa Abder­hamani. Cen­tré autour de ce lieu unique qu’est le Cirque Max­imus à Rome, le film, à l’aide d’une bande son pesante et oppres­sante, fait de ce mon­u­ment un espace à la fois immuable et indif­férent à ce qui l’entoure. Des maisons et lumières typ­ique­ment romaines, aux touristes et autres vecteurs de la laideur mod­erne, il y a quelque chose de fort à ressen­tir que l’univers entier sem­ble tourn­er autour de ce lieu, comme s’il en con­sti­tu­ait l’axe cen­tral. Mais quiconque s’approprie cet espace un temps sera amené à s’effacer, et les hommes de dis­paraître devant la grandeur d’un mon­u­ment qui se réduit pour­tant à peau de cha­grin, mais qui sem­ble comme insen­si­ble aux remous du temps.

Dans High Moth­ers, de Cather­ine Cor­ringer, un cou­ple rampe sur une plate­forme avant d’échanger des flu­ides qui don­neront nais­sance à un être qui s’extraira de son cocon à l’aide d’un cro­chet pen­du au pla­fond. En dehors des sym­bol­iques liées à cet accou­ple­ment et à cette nais­sance sin­gulière, le film frappe par la façon dont la caméra et le son réus­sis­sent à s’unir à la ten­sion émanant des mou­ve­ments et tra­jec­toires effec­tuées par ces corps. Le spec­ta­teur assiste à cette curieuse choré­gra­phie non pas tran­quille­ment assis dans ce fau­teuil, mais en voy­ant son équili­bre soumis à des liens invis­i­bles qui sem­blent comme le rat­tach­er à l’écran. Le film, formelle­ment un des plus auda­cieux de la sélec­tion, est aus­si un des plus réus­sis.

High Moth­ers, de Cather­ine Cor­ringer

Et puis finis­sons par le grand vain­queur de l’année, puisqu’il a reçu le Grand Prix de cette édi­tion 2017. Il s’agit de Tact, de Thibaud Le Maguer, cinéaste mais égale­ment choré­graphe, qui nous livre ici un mag­nifique bal­let de deux corps nus entremêlés, reposant sur une scène invis­i­ble, dématéri­al­isée. Le mou­ve­ment des corps s’unit avec celui de la caméra qui, en tour­nant con­stam­ment sur elle-même, parvient à brouiller les repères spa­ti­aux, entre le sol et le pla­fond, la terre et le ciel. Les corps flot­tent alors de façon énig­ma­tique, portés par une bande son qui sem­ble dis­tribuer avec parci­monie cha­cun de ses élé­ments, de façon à ce que son vol­ume ne prenne pas le dessus sur l’image, mais tra­vaille avec elle. L’obscurité dis­sim­u­lant les assis­es sur lesquelles s’appuient les corps, seuls les danseurs se ver­ront alors mis en lumière par un jeu de fines nuances car­avagesques.

Tact, de Thibaud Le Maguer

ANNEXES

Un film d’humeur

Un des films les plus sidérants de ce fes­ti­val n’était pas en com­péti­tion, mais dans la sec­tion “Panora­ma” où, dans des gen­res et des for­mats divers, on con­tin­u­ait à témoign­er d’un pan de créa­tion ciné­matographique auquel ont con­tribué des struc­tures de Seine-Saint-Denis. Pour Je ne me sou­viens de rien, Diane Sara Bouz­gar­rou s’est effor­cée de remon­ter des images vidéo qu’elle avait tournées sans but pré­cis, vers 2010–2011, alors qu’elle tra­ver­sait une phase mani­aque de son trou­ble bipo­laire, phase dont elle ne garde que des sou­venirs frag­men­taires par­tielle­ment révélés par les rushs. Le film se trou­ve, de fac­to et entre autres choses, un doc­u­ment sur cette patholo­gie, mais d’une forme inédite qui inter­pelle vio­lem­ment. Des doc­u­men­taires ou reportages sur les “mani­a­co-dépres­sifs”, on en a déjà vu, cer­tains estimables (Étoile bipo­laire de Cate­ri­na Pro­fili), avec cette méth­ode con­v­enue con­sis­tant à trou­ver la bonne dis­tance de point de vue pour laiss­er le sujet exprimer son quo­ti­di­en sans que cela paraisse une exhi­bi­tion. Ici, ce genre de pré­cau­tion n’a pas cours, puisque sujet et filmeur ne font qu’un, la plu­part du temps hors champ (sauf lorsqu’elle se filme ou con­fie briève­ment la caméra à un autre). C’est le point de vue sub­jec­tif, défi­ni par le cadre mais aus­si par la voix off, qui sort le spec­ta­teur de son con­fort en lui faisant partager les sen­sa­tions d’une lucid­ité dou­teuse, et en le met­tant face à un vis-à-vis cri­tique mais qui ne peut que “gér­er” : quand l’entourage (dont son com­pagnon Thomas Jenkoe, très présent dans ces enreg­istrements, par ailleurs réal­isa­teur de l’implacable Sou­venirs de la Géhenne) tourne vers la caméra des regards plus ou moins embar­rassés, c’est d’une cer­taine façon à nous qu’ils les adressent.

Jour­nal d’une bipo­laire, Je ne me sou­viens de rien est lui-même un film à deux dimen­sions : témoignage au quo­ti­di­en d’un état d’égarement passé, et mon­tage au présent de ces archives exé­cuté avec un regard plus sta­ble. Cette con­jonc­tion lui inspire, vers la fin, un plan mali­cieuse­ment réflexif : la réal­isatrice vue de dos observe deux écrans, sur l’un les archives à mon­ter, et sur l’autre l’image d’elle-même filmée de trois quarts face à cet instant pré­cis — par une caméra alors invis­i­ble, avec der­rière sa tête la caméra même qui nous ren­voie cette vue de dos. Et puis, ces images sub­jec­tives avançant au gré d’une inspi­ra­tion insai­siss­able con­tribuent à leur façon à brouiller les repères entre filmeur, filmé et spec­ta­teur, en pro­posant une mise à nu brute de l’instinct de filmer, soit un sérieux con­tre-pied à l’idée des films à la mise en scène con­fort­able, maîtrisée, sachant où diriger le regard. Bouz­gar­rou pointe sa caméra où elle en a envie, suiv­ant l’idée du moment brouil­lée par l’excès pathologique de l’humeur ; et tan­dis qu’elle tire des plans sou­vent sai­sis­sants dans leur ivresse, les com­men­taires réguliers qu’offre sa voix off exaltée (invari­able­ment : “c’est mag­nifique”) son­nent comme des lap­sus révéla­teurs de la pul­sion scopique avec laque­lle tout cinéaste doit com­pos­er. Ain­si l’expérience per­son­nelle de Bouz­gar­rou rejail­lit bien au-delà des lim­ites du témoignage filmé. On ne s’étonne pas que Je ne me sou­viens de rien soit une pro­duc­tion Trip­tyque Films : cette société indépen­dante (qui pro­duit aus­si les films de Thomas Jenkoe) a l’art de porter des œuvres impli­quant de façon par­fois rad­i­cale la posi­tion même du cinéaste.

Je ne me sou­viens de rien, de Diane Sara Bouz­gar­rou

Polyphonie d’une utopie

Dans d’autres salles de Seine-Saint-Denis asso­ciées au fes­ti­val, on pou­vait décou­vrir la sélec­tion adéquate­ment nom­mée “Hors les murs”. Ain­si, le 16 juin au ciné­ma Le Stu­dio à Aubervil­liers, a‑t-on pu voir entre autres Les Chants de la Mal­adrerie de Flavie Pina­tel, dont la pre­mière béné­dic­tion est son lieu inso­lite. La Mal­adrerie d’Aubervilliers, c’est cette cité-jardin expéri­men­tale de plus de 800 loge­ments aux formes anguleuses inso­lites et à la con­struc­tion en ter­rass­es, conçue dans les années 1970 par Renée Gail­houstet en oppo­si­tion à la mode dom­i­nante des grands ensem­bles (mais antic­i­pant les ten­dances actuelles de l’urbanisation “verte”) et en ver­tu d’une cer­taine utopie du vivre-ensem­ble. Aujourd’hui, l’endroit est classé Pat­ri­moine du XXe siè­cle, mais la plu­part des ter­rass­es sont lais­sées à l’abandon, le jardin sem­ble retourn­er à l’état sauvage ; cepen­dant Flavie Pina­tel entend sug­gér­er qu’en ces lieux qui super­fi­cielle­ment pour­raient être pris en exem­ple de la déshérence de cer­taines cités de ban­lieue, l’utopie vit tou­jours. Elle a con­vié plusieurs habi­tants de tous âges et toutes orig­ines (dont une guest-star : la fig­ure poli­tique locale Jack Ralite) à exé­cuter un chant, un morceau de musique, une danse qui témoignent de leurs his­toires et de leurs inspi­ra­tions. Pas de dis­cours, ou si peu (une voix à la radio, en un bref bruit de fond) : il ne s’agit que de faire vibr­er ces murs du con­cert d’une com­mu­nauté, d’une vie qui, à l’instar des ani­maux qui ont élu domi­cile dans le jardin, pour­suit son chemin.

Les Chants de la Mal­adrerie, de Flavie Pina­tel
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Ressources

Palmarès :

Grand Prix Fiction : Hugues de Pascal Cervo
Grand Prix Art vidéo : Tact de Thibaud Le Maguer
Prix Nouveaux Médias : The Pirate Cinema de Nicolas Maigret
Prix spécial du jury : Enfant chéri de Valérie Mréjen et Bertrand Schefer
Prix d'interprétation féminine : Marta Camell Galí pour Idols de Blanca Camell Galí
Prix d'interprétation masculine (ex-aequo) : Arnaud Simon pour Hugues / Tara-Jay Bangalter pour Journée blanche de Félix de Givry
Prix du public : Le Film de l'été d'Emmanuel Marre
Prix de la presse : À discrétion de Cédric Venail
Prix de la jeunesse : Please Love Me Forever de Holy Fatma
Prix SACEM de la meilleure musique originale : Postcoïtum pour Ta bouche mon paradis d'Émilie Aussel
Prix du GNCR : Étrange dit l'ange de Shalimar Preuss
Prix du Conservatoire : Le Banquet d'Ariane Loze
Prix Renard (meilleure composition sonore) : Ress A. Sser et Samuel Mittelman pour Mer d'Olivier Broudeur
Prix du meilleur projet de film (ex-aequo) : El-Bar el-Tany (L'Autre Rive) de Luca Russo et Émilie Saubestre / Nouvelle saveur de Merryl Roche
Lauréats de l'Atelier - résidence de cinéastes en Seine-Saint-Denis : Medhi Ackermann, Sami Isbai et Milos Petrovic
Lauréate de la résidence d'artiste Le Bouquet : Salma Cheddadi