Inspiré de la véri­ta­ble his­toire d’une femme juge privée de la garde de ses enfants en rai­son de son homo­sex­u­al­ité, Rara pour­rait n’être qu’un film-dossier de plus dont la mécanique scé­nar­iste reposerait avant tout sur un principe d’op­po­si­tion entre le pro­gres­sisme d’un dis­cours et un con­texte rétro­grade : ici, il s’a­gi­rait d’of­frir une plongée dans la société chili­enne con­tem­po­raine dont l’ap­par­ente moder­nité en ter­mes de mœurs (les cou­ples homo­sex­uels y sont désor­mais recon­nus par la loi) est mise à rude épreuve par les automa­tismes patri­ar­caux et con­ser­va­teurs d’un pays encore forte­ment imprégné de tra­di­tion catholique. Bien heureuse­ment, dès les pre­mières séquences, on com­prend que Pepa San Martín n’a pas voulu faire de son film un exposé soci­ologique à coup de scènes édi­fi­antes. Au con­traire, c’est davan­tage le quo­ti­di­en banal de cette famille nor­male dont le mode de vie est arbi­traire­ment remis en ques­tion qui con­stitue la matrice de ce film généreux, empathique mais ne tombant jamais pour autant dans le lénifi­ant. Il faut recon­naître à la réal­isatrice le par­ti-pris de ne jamais courir après le spec­tac­u­laire, de ne jamais encom­br­er cette chronique famil­iale de rebondisse­ments arti­fi­cielle­ment gon­flés : la colère que peut inspir­er la con­tes­ta­tion de la légitim­ité du cou­ple de femmes reste même con­tenue, le com­bat qu’elles mènent toutes les deux étant appréhendé avec une dis­tance bien­v­enue qui ne tombe jamais dans la démon­stra­tion de force. La réus­site mod­este du film tient égale­ment au fait que la caméra délaisse assez rapi­de­ment le point de vue de la mère biologique dont l’au­torité est pro­gres­sive­ment con­testée pour se ranger der­rière celui de la fille aînée, aux portes de l’ado­les­cence et en plein désir de nor­mal­ité. Ce déplace­ment de l’en­jeu et du point de vue donne au résul­tat une dimen­sion d’au­tant plus intéres­sante qu’elle déleste le film du manichéisme que l’on pou­vait crain­dre.

À juste hauteur

Si l’ex-mari de la mère biologique n’hésite pas à s’en­gouf­fr­er dans l’op­por­tu­nité d’une bataille juridique qui lui per­me­t­trait d’avoir la garde de ses deux filles, ce n’est jamais de lui ou des autorités que vien­dra la con­tes­ta­tion de cette organ­i­sa­tion famil­iale. C’est de la fille aînée, qui se met pro­gres­sive­ment à douter du sché­ma de vie dans lequel elle évolue, que vient cette douloureuse remise en ques­tion. À par­tir de sim­ples petits détails (organ­is­er une fête d’an­niver­saire, dévoil­er à ses cama­rades de classe son envi­ron­nement, crain­dre que le garçon cour­tisé ne s’in­téresse finale­ment plus à elle), s’ou­vre une brèche qui amène la jeune fille à for­muler des désirs dont elle est loin d’imag­in­er les con­séquences sur le quo­ti­di­en de celles qui l’élèvent. Mais toute la sub­til­ité du film tient à cette dis­tance que la mise en scène préserve entre le drame qui est en train de se jouer et le regard dis­tan­cié de l’en­fant qui ne com­prend finale­ment pas grand chose à cet affron­te­ment. À l’im­age, cela passe le plus sou­vent par des choix de cadre qui met­tent les adultes à dis­tance du regard de l’en­fant : celui-ci n’en­tend que des dis­putes aux sons étouf­fés et perçoit l’émer­gence de nou­veaux con­flits dont l’acmé ne sera atteint qu’en hors-champ ou au cours des ellipses. C’est dans cet écart de per­cep­tion des événe­ments que vien­nent se nich­er le malen­ten­du et une déli­cate mélan­col­ie qui nour­riront la cul­pa­bil­ité de l’aînée, encore trop jeune pour pren­dre la mesure de sa respon­s­abil­ité. Pour autant, le film a l’in­tel­li­gence de ne désign­er aucun coupable : même si on pressent le gâchis vers lequel les per­son­nages se pré­cip­i­tent, Rara n’af­fiche aucune­ment la volon­té de nous faire la leçon. Cha­cun a ses pro­pres raisons de croire en la légitim­ité de ses deman­des, celles-ci venant trou­ver leur fonde­ment dans un pas­sif dont nous n’au­rons jamais con­nais­sance. Pas plus que nous ne saurons l’is­sue de ce début de com­bat : le film de Pepa San Martín s’en tient hum­ble­ment à capter l’in­stant présent où l’en­jeu se cristallise soudaine­ment. Grâce à cela, elle parvient à se saisir avec une belle acuité du drame de l’en­fant qui bas­cule bru­tale­ment dans le monde adulte et se for­mule pour la pre­mière fois que plus rien ne sera comme avant.