Un étranger fuyant son passé arrive dans une petite ville, se fait dis­cret mais pas assez, entame une liai­son avec la femme qu’il ne faut pas, s’at­tire la sus­pi­cion de l’au­torité locale cor­rompue, pour finir par quelques règle­ments de comptes armés… Kóblic emprunte si volon­tiers les motifs du film noir et du west­ern qu’à l’ar­rivée, ceux-ci pren­nent plus d’im­por­tance que l’ar­rière-plan exploité, qu’il soit géo­graphique et his­torique (nous sommes en Argen­tine en 1977, sous le régime de Videla) ou psy­chologique. Tomás Kóblic est un cap­i­taine de l’Ar­mée de l’air qui s’est mis en con­gé sans l’ac­cord de sa hiérar­chie, la con­science tour­men­tée d’avoir con­duit un “vol de la mort”, un de ces avions d’où des opposants poli­tiques étaient jetés vivants dans le vide. Mais force est de con­stater que si cet his­torique sus­cite une poignée de scènes agis­sant comme des piqûres de rap­pel (les flash-backs cauchemardesques tein­tés en gris-bleu sur l’in­ci­dent trau­ma­tique), le sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité ain­si illus­tré — sur le per­son­nage, sur l’his­toire nationale — reste plaqué, n’in­fuse guère de trou­ble dans son sujet, ne per­turbe pas tant que ça la raideur du pro­fes­sion­nal­isme avec lequel le réc­it est mené et joué dans les moules du ciné­ma de genre, à com­mencer par le méti­er bien con­nu de l’ac­teur Ricar­do Darín dans le rôle du héros.

Le goût du mal

Le film manque de peu d’être à cette image-là, et rien d’autre : un film con­scien­cieux sur la mau­vaise con­science, mais plus appliqué que con­cerné par ce qu’il filme. C’est sans compter sur le seul élé­ment qui décale au moins d’un poil le sérieux du pro­gramme pour le ren­dre tant soit peu intri­g­ant : le per­son­nage du “shérif” de la ville. Affublé de stig­mates physiques bien soulignés par les pos­tich­es (dents sail­lantes, per­ruque mali­cieuse­ment sug­gérée dès le début, regard torve), nuançant la grossièreté de son apparence et de ses gri­maces avec un ton de cam­pag­nard mi-cauteleux mi-menaçant, ce poten­tat local por­tant l’u­ni­forme quand il lui plaît mais cor­rompu jusqu’à l’os, qui ne rechigne pas à déje­uner en exhibant sur la table son argent sale­ment acquis, apporte sa note à la fois car­i­cat­u­rale, grotesque et bien inquié­tante qui n’est pas sans le rap­procher du cap­i­taine Quin­lan cam­pé par Orson Welles dans sa Soif du mal. L’ac­teur Oscar Martínez sou­tient avec doigté cet équili­bre, au point de vol­er pra­tique­ment la vedette à Darín, et on peut soupçon­ner le réal­isa­teur Sebastián Boren­sztein d’ac­corder à ce per­son­nage une atten­tion supérieure au reste. Quand il entre en scène à la faveur d’une ren­con­tre acci­den­telle avec Kóblic, la mise en scène ne com­mence pas par le faire appa­raître à l’écran, mais nous fait adopter son point de vue sub­jec­tif sur son futur antag­o­niste. Ain­si est-il sug­géré dès le départ comme une men­ace plus sérieuse et moins sai­siss­able que la phys­iog­no­monie appliquée à sa fruste trogne ne le lais­serait paraître — et le sec­ond rôle immoral de se mon­tr­er plus intéres­sant que le héros à la morale trop lis­i­ble.

Stabilité du pouvoir

De fait, non seule­ment le per­son­nage garde une part de mys­tère der­rière sa grossièreté osten­si­ble, mais sa posi­tion dit quelque chose d’une cer­taine hypothèse de la société argen­tine de l’in­térieur sous la dic­tature. Voué à ses petits trafics (dont on ne con­naît qu’une par­tie) du haut de son statut intouch­able dans la petite ville, voilà que l’ar­rivée de l’é­tranger le démange quelque peu, surtout quand il apprend que celui-ci est un mil­i­taire. Mais sa rela­tion au pou­voir mil­i­taire — et de fac­to éta­tique — s’avère un peu lâche : il en appelle à celui-ci pour savoir si cet étranger aurait été envoyé là pour lui et, ras­suré sur ce point, retourne à ses petites affaires, tan­dis que les gradés gèrent leur prob­lème Kóblic sans lui. La men­ace posée par ce chef local (il hésite à s’en pren­dre à Kóblic puis, pour des raisons floues, décide d’a­gir en manip­u­lant un tiers) se mon­tre du coup indépen­dante de celle posée par les éma­na­tions de la junte, et même plus prég­nante que cette dernière (Buenos Aires est si loin). C’est une idée intéres­sante qui s’en dégage : sur ce ter­ri­toire, la dic­tature qui a mis la main sur la nation impose moins sa loi qu’elle ne laisse des petits chefs locaux faire régn­er l’or­dre à sa place et à leur manière. Sans doute étaient-ils déjà en place avant, et y res­teront-il si le pays devait chang­er de régime. Démoc­ra­tie ou non, cer­taines incar­na­tions du pou­voir ne changent jamais. Le film tient là son ver­sant le plus intéres­sant et le moins anodin ; il n’en est que plus dom­mage que celui-ci soit sac­ri­fié à la fin, quand la logique de l’héroïsme tac­i­turne et de l’hom­mage aux gen­res vient faire val­oir ses droits.