À un rythme soutenu et réguli­er (un par an en moyenne), Christophe Karabache nous livre ses films faits avec très peu de moyens dans lesquels il dépeint des per­son­nages errants en rup­ture avec leur envi­ron­nement. Dans nos colonnes, nous avions déjà émis de sérieuses réserves sur le tra­vail du réal­isa­teur, notam­ment lors des sor­ties de Too Much Love Will Kill You (2013) et Dodgem (2014) : si le par­ti-pris n’a jamais voca­tion à met­tre le spec­ta­teur en posi­tion de con­fort, on a pu légitime­ment se mon­tr­er cir­con­spect devant tant de com­plai­sance à provo­quer le dégoût, à laiss­er se déploy­er l’hystérie des per­son­nages et à dépein­dre des sit­u­a­tions au-delà du glauque. Zeit­geist Protest ne con­stitue pas en soi une véri­ta­ble rup­ture dans l’univers de Karabache mais mar­que tout de même une ouver­ture, une capac­ité à saisir des sus­pen­sions et à ouvrir le champ, ce qui rend le film un peu moins oppres­sant et stérile que les autres. Il n’empêche que le per­son­nage d’Omar, un homme décrit comme « mélan­col­ique et au com­porte­ment étrange », ne con­stitue pas une porte d’entrée facile à l’univers du film : tac­i­turne, insai­siss­able, il n’est pas là pour sus­citer une empathie immé­di­ate.

Les uns contre les autres

Christophe Karabache n’a d’ailleurs pas peur de charg­er la bar­que à force de détails dévoilant une intim­ité peu ragoû­tante (comme par exem­ple ce plan pas­sion­nant au cours duquel l’acteur se ronge les ongles de pied), faisant du per­son­nage une sorte de freak aso­cial dont la crise exis­ten­tielle ressem­ble à un mag­ma mor­tifère loin des con­ven­tions dra­ma­tiques habituelles. L’entrée en scène de Youm­na, la cou­sine de l’étranger débar­quée dans le quo­ti­di­en d’Omar pour le faire chang­er de vie, n’est pas faite pour ras­sur­er : per­son­nage typ­ique de l’univers de Karabache, elle incar­ne une sorte de féminité mal­menée (vis­age abîmé, corps androg­y­ne, sex­u­al­ité con­flictuelle) au com­porte­ment pour le moins masochiste quand ce ne sont pas les crises d’hystérie qui pren­nent le dessus. Évidem­ment, le réal­isa­teur ne vise absol­u­ment pas à la com­plé­men­tar­ité des per­son­nages : leurs retrou­vailles nour­ris­sent l’inconfort dans lequel s’inscrit le film de manière générale, les mots et les coups ne ces­sant de faire pro­gress­er le réc­it dans des direc­tions diamé­trale­ment opposées, loin de toute unité dra­ma­tique. Dans un sens, on peut saluer la con­stance avec laque­lle Christophe Karabache refuse de céder aux facil­ités, n’ayant jamais peur de sus­citer le rejet et imposant peu à peu une empreinte qui fait toute la sin­gu­lar­ité de ses films.

Ligne de fuite

Par moments, Zeit­geist Protest parvient à saisir la dés­in­té­gra­tion à laque­lle le per­son­nage d’Omar sem­ble promis : les plans s’étirent, l’enjeu se délite totale­ment au gré d’un mon­tage ellip­tique, les plans fig­urent un hori­zon de moins en moins con­cret. Par ce refus de l’incarnation, le per­son­nage finit par se sous­traire lit­térale­ment au film, lais­sant un espace suff­isam­ment grand et vide pour qu’une cer­taine mélan­col­ie finisse par se dis­tiller. Christophe Karabache s’aventure même à jouer les esthètes lors de plans rapi­des au cours desquels des jeux de lumière et de couleurs vien­nent trans­fig­ur­er les per­son­nages, les extrayant d’un quo­ti­di­en trop sou­vent mis en scène par le prisme d’un nat­u­ral­isme fauché. Cet apaise­ment relatif donne une direc­tion au film qui n’est pas inin­téres­sante. Il est dom­mage cepen­dant que le réal­isa­teur n’aille pas plus loin dans ces par­ti-pris où le sen­si­ble prend enfin le pas sur les cris et les ges­tic­u­la­tions vaines des per­son­nages. Pourquoi Karabache, qui refuse qua­si sys­té­ma­tique­ment les con­ven­tions, se sent-il obligé d’encombrer ses digres­sions nar­ra­tives par une musique siru­peuse de très mau­vaise com­po­si­tion ? C’est que de manière générale — et le manque de moyens n’explique pas tout — les films de Karabache souf­frent de leur car­ac­tère trop brouil­lon (rac­cords hasardeux, bande-son médiocre, direc­tion d’acteurs approx­i­ma­tive) et bien trop pré­cip­ité pour qu’on puisse voir dans cette démarche un véri­ta­ble acte de sub­ver­sion.