OVNI dans le paysage ciné­matographique fran­coph­o­ne, Tapis rouge est une sorte d’auto-fiction doc­u­men­taire réal­isée avec peu de moyens qui prend les atours d’un pari col­lec­tif plutôt sym­pa­thique. Même s’il ne tient mal­heureuse­ment pas toutes ses promess­es, le film joue mali­cieuse­ment du mélange des gen­res, se don­nant pour bel objec­tif d’abolir les fron­tières (notam­ment sociales) dans l’espoir opti­miste de déclencher de nou­velles oppor­tu­nités. Dans le cas présent, il s’agit d’un groupe de jeunes garçons des cités de Lau­sanne qui accepte de par­ticiper à un ate­lier de ciné­ma, pro­pose un scé­nario et décide, sous l’impulsion de l’éducateur ancien pro­duc­teur, d’aller chercher des finance­ments directe­ment au fes­ti­val de Cannes. Film dans le film, Tapis rouge se nour­rit avec une mod­estie revendiquée de l’expérience per­son­nelle de ses jeunes inter­prètes (tous issus de milieux plutôt défa­vorisés et extérieurs au milieu du ciné­ma) pour don­ner du corps à cette his­toire qu’il serait dom­mage de juger unique­ment par le prisme du vraisem­blable. Fable à tonal­ité doc­u­men­taire, le réc­it s’embarrasse en effet assez peu des détails pra­tiques et lais­sent de nom­breuses ques­tions en sus­pens : d’où vient la sub­ven­tion qui leur per­met d’accomplir ce voy­age ? Par quel mir­a­cle ont-ils réus­si à accouch­er du scé­nario d’un long-métrage ? Avec quels moyens ont-ils pu éval­uer le coût de leur pro­jet avant de pou­voir espér­er con­va­in­cre un pro­duc­teur ? Pour autant, aus­si approx­i­matif soit-il avec la réal­ité économique du ciné­ma, le film n’est pas qu’un pur objet de fan­tasme, lim­ité au pou­voir de fas­ci­na­tion qu’exerce le sep­tième art sur un groupe d’individus qui n’y ver­rait qu’un vul­gaire ascenseur social. À la suite du road-movie d’une heure trente, sera bien dévoilé un court-métrage pro­fes­sion­nel de quinze min­utes que le groupe d’amateurs aura réus­si à faire pro­duire et à tourn­er : sorte de par­o­die de west­ern spaghet­ti où cha­cun s’est octroyé un petit rôle dans les pures con­ven­tions du genre, il devient le but ultime et con­cret vers lequel tendait cette aven­ture. Pur objet de plaisir, dépourvu du moin­dre mes­sage poli­tique, il démon­tre aus­si que les jeunes des cités, lorsqu’ils passent der­rière la caméra, peu­vent avoir autre chose à racon­ter que le milieu d’où ils vien­nent.

Affranchi des stéréotypes ?

Pour autant, le film ne résout pas — loin de là — toutes les ques­tions inhérentes à son dis­posi­tif si par­ti­c­uli­er. À plusieurs repris­es, le scé­nario et les dia­logues pointent des sit­u­a­tions stig­ma­ti­santes : on pense par exem­ple à l’entretien d’embauche avec la jeune sta­giaire black au cours duquel le pro­duc­teur-édu­ca­teur lui demande de quel pays elle vient, peu sat­is­fait du fait qu’elle se présente en tant que française, ou encore à d’autres scènes où la con­fronta­tion entre le même homme et les jeunes dis­sipés virent à la leçon de morale sur le respect et la bonne con­duite à adopter dans un pro­jet de groupe. On se doute bien que l’intention des cinéastes est juste­ment de pren­dre le con­tre-pied de ces scènes au dis­cours atten­du et moral­isa­teur pour y dis­tiller une cer­taine ironie. Seule­ment, en rai­son de l’amateurisme général dont le scé­nario se rend pris­on­nier, ces pas­sages ne sont pas sans créer un malaise tant la direc­tion d’acteurs est iné­gale et peine à dis­tiller l’ambiguïté visée. Il est par exem­ple dif­fi­cile de croire à cette unité retrou­vée lorsqu’est récupéré sur une aire d’autoroute le petit frère encom­brant, alors qu’au­par­a­vant, l’individualisme et le désor­dre agres­sif sem­blaient régir l’organisation du groupe. Cette même gêne s’exprime égale­ment lorsque les jeunes, vêtus de leur plus beaux cos­tumes, abor­dent les badauds de la Croisette, espérant tomber par on ne sait quel mir­a­cle sur un pro­duc­teur qui serait ten­té de financer leur pro­jet sur la seule base d’un pitch mal­adroite­ment énon­cé. Encore une fois, si la fable prend le pas sur la volon­té de réal­isme, c’est tout de même un peu embar­ras­sant d’entendre cer­tains de ces pro­fes­sion­nels du ciné­ma répon­dre avec une bien­veil­lance (à laque­lle on a bien du mal à croire tant elle est mal jouée) qui n’est pas loin de flirter avec une bonne con­science de classe dont le sep­tième art a sou­vent le secret. C’est un peu de ce côté (celui de la bien­veil­lance for­cée) que le résul­tat nous demande de nous ranger en tant que spec­ta­teurs. Heureuse­ment que la dif­fu­sion du court-métrage à l’issue de ce road-movie sans pré­ten­tion vient con­tredire la sus­pi­cion que le pro­jet pour­rait sus­citer. Il n’empêche que l’idée, plutôt belle, aurait pu débouch­er sur un résul­tat un peu plus solide.