Pre­mier opus à sor­tir sur les écrans, Les Derniers Parisiens intro­duit une trilo­gie que Hamé Bourok­ba et Ekoué Labitey (fon­da­teurs du groupe de rap La Rumeur) souhait­ent con­sacr­er aux quartiers pop­u­laires parisiens dont l’âme serait men­acée de dis­pari­tion en rai­son de la gen­tri­fi­ca­tion galopante. Mais plutôt que de vers­er dans les général­ités soci­ologiques qui leur tendaient les bras ou ten­ter le por­trait généra­tionnel, Hamé et Ekoué préfèrent pren­dre le pouls d’un Pigalle qui se meurt par le prisme de Nas (Reda Kateb), un trente­naire fraîche­ment sor­ti de prison et placé sous la tutelle de son grand frère, pro­prié­taire d’un petit bar bien placé.

Énergies contraires

Essayant par tous les moyens de retrou­ver les repères qui furent les siens quelques années aupar­a­vant et qui fai­saient de lui une fig­ure incon­tourn­able dans le secteur, Nas essaie de plac­er ses intérêts auprès de ses anciens con­tacts pour mon­ter un petit busi­ness de soirées payantes plus ou moins louch­es. Seule­ment, la résis­tance dont le grand frère fait preuve face à ces petites magouilles, alors qu’il est lui-même embar­qué dans une rela­tion avec celle qui est chargée de suiv­re la réin­ser­tion de Nas, ne cesse de con­trari­er l’en­t­hou­si­asme de l’ex-pris­on­nier, peu enclin à se résign­er et accepter le train-train qu’on lui pro­pose. Toute la dynamique du film repose sur la belle capac­ité des deux réal­isa­teurs à capter les dis­so­nances sys­té­ma­tiques entre les deux frères enne­mis : si le plus âgé a pu acheter le bar aujour­d’hui tant con­voité par Nas pour ses nou­veaux pro­jets, c’est qu’il a béné­fi­cié aupar­a­vant de l’ar­gent illé­gale­ment gag­né par son cadet. Ce dû, dont l’o­rig­ine pèse lour­de­ment sur l’idéal d’ex­em­plar­ité auquel l’aîné souhaite désor­mais répon­dre, devient rapi­de­ment le ver qui pour­rit la rela­tion entre les deux hommes. De son côté, Nas se pro­jette dans cet avenir incer­tain avec la non­cha­lance résignée du con­damné à mort : admirable­ment inter­prété par Reda Kateb, le per­son­nage avance comme il peut, con­scient de ses pro­pres lim­ites, se prê­tant volon­tiers à un jeu de dupes qu’il sait pour­tant per­du d’a­vance.

Pour la beauté du geste

Généreuse, la caméra arpente les trot­toirs et les com­merces de Pigalle pour en capter l’é­tat d’e­sprit avec un joli sens de la nuance et une douce emphase pour les sil­hou­ettes croisées sans pour autant tomber dans un souci de représen­ta­tiv­ité sta­tis­tique. S’ils s’é­gar­ent par­fois dans des représen­ta­tions sym­bol­iques un peu lour­des (le per­son­nage du SDF hal­lu­ciné qui revient à plusieurs repris­es, traçant un fil rouge qui n’ap­porte pas grand chose au film et le fait par­fois flirter avec le ridicule), les deux réal­isa­teurs ne cherchent pas pour autant à nous ven­dre des instan­ta­nés pit­toresques du quarti­er. Par ailleurs, Les Derniers Parisiens béné­fi­cie d’une vraie qual­ité d’écri­t­ure : les dia­logues sont ciselés tout en gar­dant leur spon­tanéité, loin d’un nat­u­ral­isme empesé qui aurait pu nuire au résul­tat. Mais surtout, alors que l’en­jeu nar­ratif se con­stru­it autour d’une suc­ces­sion de coups de pok­er, il est intéres­sant de voir com­ment le scé­nario con­tourne tou­jours la surenchère dra­ma­tique pour en revenir à une dimen­sion beau­coup plus intimiste et intéri­or­isée. Plutôt que de se laiss­er fascin­er par la gouaille de ses per­son­nages, la caméra et le mon­tage préfèrent s’at­tarder sur les creux et les flot­te­ments, lais­sant peu à peu appa­raître l’ab­sence de per­spec­tives pour Nas dans un quarti­er dont il ne com­prend plus les rouages. L’am­bi­tion mesurée des réal­isa­teurs dans leurs choix de mise en scène les amè­nent par­fois à faire preuve d’une timid­ité qui prive cer­taine­ment le film de la belle ampleur à laque­lle il pou­vait pré­ten­dre. Mais plutôt que de jouer la carte de la facil­ité en mis­ant sur une vio­lence exces­sive pour relancer arti­fi­cielle­ment le tem­po, recon­nais­sons à Hamé et Ekoué de pren­dre le con­tre­pied du genre pour saisir la belle mélan­col­ie que por­tent en eux les caïds ama­teurs.