De la cat­a­stro­phe sur­v­enue à Fukushi­ma en 2011, on trou­ve encore peu de traces dans le ciné­ma japon­ais, mis à part peut-être le superbe The Land of Hope de Sion Sono sor­ti dans nos con­trées en avril 2013. Sujet tabou par excel­lence, ne béné­fi­ciant que très rarement du sou­tien des autorités tant il met en exer­gue les défail­lances et les men­songes de l’é­tat, l’ac­ci­dent nucléaire réel con­stitue l’un des angles-morts du sep­tième art. En Europe, c’est bien plus de vingt-cinq après les faits que des cinéastes se sont mis à explor­er régulière­ment la ville de Prip­i­at en Ukraine (de La Terre out­ragée jusqu’au récent La Sup­pli­ca­tion), ville-fan­tôme depuis l’ex­plo­sion du réac­teur de la cen­trale de Tch­er­nobyl. Il n’y a donc rien d’é­ton­nant à ce que Fukushi­ma ne soit pas (encore ?) au cen­tre des préoc­cu­pa­tions du ciné­ma japon­ais, lui qui mit près de quar­ante ans à abor­der la destruc­tion atom­ique de Hiroshi­ma et Nagasa­ki. Faute d’une représen­ta­tion suff­isante dans le ciné­ma nation­al, ce sont les cinéastes européens qui déci­dent alors de s’emparer du sujet : quelques années après Lunchtime du doc­u­men­tariste français Jean-Luc Vil­mouth qui don­nait la parole à quelques sur­vivants mar­qués par le spec­ta­cle de la destruc­tion de leur ville, c’est donc au tour de Doris Dör­rie de faire écho à cette tragédie par le prisme de la fic­tion. Pour cela, elle met en scène une jeune Alle­mande exilée au Japon et engagée dans une action human­i­taire cen­sée soutenir psy­chologique­ment les per­son­nes âgées par­quées dans des pré­fab­riqués depuis que leurs maisons ont été détru­ites. Ne sup­por­t­ant plus son impuis­sance face à la détresse des vic­times et l’ab­sur­dité des activ­ités dont elle assure l’an­i­ma­tion, la jeune femme s’ap­prête à tout pla­quer lorsqu’elle croise la route de la plus anci­enne geisha de la ville, bien décidée à ne pas quit­ter sa mai­son pour­tant située en zone con­t­a­m­inée, trop attachée à ses sou­venirs et aux fan­tômes qui la peu­plent. Mal­gré l’é­cart d’âge et les dif­férences cul­turelles, les deux femmes vont bien évidem­ment sur­mon­ter une somme d’ob­sta­cles, réus­sir à s’ap­privois­er pour se décou­vrir une ami­tié mutuelle pro­fonde.

Récit balisé

On se doute bien que la réal­isatrice alle­mande est guidée dans sa démarche par une altérité qui la pousse depuis déjà de nom­breuses années à explor­er le ter­ri­toire du Japon en long, en large et en tra­vers. Le choix d’en­vis­ager son his­toire par le prisme d’une Européenne posant un regard étranger sur le trau­ma­tisme subi par le Japon fait bien évidem­ment référence au pre­mier long-métrage d’Alain Resnais qui, en 1959, pro­je­tait une jeune Française dans la stu­peur post-Hiroshi­ma. Mais de cet emprunt, le film n’en garde que les symp­tômes les plus vis­i­bles : un noir-et-blanc qui ne se jus­ti­fie que pour don­ner une élé­gance arti­fi­cielle au film, le réc­it d’une ren­con­tre entre deux per­son­nages qui ne parta­gent rien de leur his­toire com­mune si ce n’est l’op­por­tu­nité de pou­voir devenir les témoins à un instant don­né d’un désas­tre human­i­taire. La réal­isatrice annonce dans le dossier presse avoir voulu se délester des con­traintes lour­des d’un tour­nage clas­sique pour aller vers quelque chose de plus expéri­men­tal : si la mise en scène, assez anodine, jouant assez peu avec la tem­po­ral­ité et le hors-champ, ne brille pas par son inven­tiv­ité, c’est plus du côté de la struc­ture du réc­it que le bât blesse totale­ment. Bien trop prévis­i­ble dans sa manière de pos­er les enjeux et leur évo­lu­tion (la recette clas­sique de réu­nir deux con­traires sur le plan cul­turel qui vont peu à peu dépass­er leurs bar­rières respec­tives pour finale­ment devenir com­plé­men­taires), le scé­nario prend même le risque de se four­voy­er dans une suc­ces­sion d’in­stan­ta­nés qui ne font pas vrai­ment dans la sub­til­ité : une geisha iden­ti­fiée comme la mémoire d’une ville, le car­ac­tère taiseux du per­son­nage, les silences appuyés, le partage d’un thé brûlant qui sig­ni­fie là l’a­paise­ment des rela­tions… On ne peut pas dire que le film fasse l’ef­fort de nous pro­pos­er une lec­ture un peu plus ambiguë de cette ren­con­tre : face à la Japon­aise dont la car­ac­téri­sa­tion se lim­ite un peu trop au lieu et à son activ­ité, l’Alle­mande sur­v­ole le film, telle une touriste exilée dans l’e­spoir de se don­ner bonne con­science. Un peu comme le film.