En racon­tant l’histoire de Chan­da, une femme de ménage peu éduquée qui décide de repren­dre le chemin de l’école afin que sa pro­pre fille puisse pré­ten­dre à un meilleur avenir, on se doute bien que la réal­isatrice indi­enne Ash­winy Iyer Tiwari souhaitait rap­pel­er aux spec­ta­teurs l’importance de la sco­lar­i­sa­tion – notam­ment celles des femmes – au sein d’une société qui repose encore sur de pro­fondes iné­gal­ités sociales. Pour autant, il serait impos­si­ble de qual­i­fi­er Chan­da, une mère indi­enne de film poli­tique tant le pro­pos du met­teur en scène ne s’attache à aucun moment à décor­ti­quer les rouages d’un sys­tème dont le fonc­tion­nement con­tribue très large­ment à repro­duire l’exclusion d’une grande par­tie de la pop­u­la­tion des fonc­tions les plus val­orisantes. Ici, la ques­tion de la sco­lar­i­sa­tion – et les bar­rières qu’elle est sup­posée abat­tre – n’est abor­dée que par le prisme de la moti­va­tion, comme si l’ascension sociale n’était qu’une his­toire de bonne volon­té, faisant fi du déter­min­isme social, du racisme ou encore du pro­fond machisme qui gan­grè­nent la société indi­enne. Mais quoi de mieux qu’un sim­pliste « quand on veut, on peut » pour faire pass­er vite fait quelques vagues valeurs human­istes et un pos­i­tivisme lénifi­ant auprès d’un pub­lic qui n’aurait pas envie de s’embarrasser des détails ? C’est à peu près à cette con­cep­tion franche­ment méprisante de son spec­ta­teur que pour­rait se résumer la démarche d’Ashwiny Iyer Tiwari, tant son film fait hon­teuse­ment l’économie de la com­plex­ité de son sujet. En belle car­i­ca­ture de film world qu’il est, Chan­da, une mère indi­enne préfère faire de son exo­tisme bal­isé son prin­ci­pal argu­ment mar­ket­ing : le dénue­ment de la mère et de sa fille reste tolérable (leur apparte­ment est pro­pre et col­oré, elles man­gent à leur faim et sont tou­jours par­faite­ment apprêtées) tan­dis que la bande-son nous grat­i­fie tout du long d’une petite musique de cir­con­stance qui donne au film des airs de cir­cuit touris­tique.

La fable a bon dos

On pour­ra nous répon­dre que le par­ti-pris du film n’est juste­ment jamais celui du réal­isme social, le scé­nario ne cher­chant à aucun moment à don­ner à ses per­son­nages une pro­fondeur psy­chologique qui les inscrirait trop pré­cisé­ment dans leur envi­ron­nement et priverait le résul­tat de sa portée uni­verselle. Mais pour enten­dre cet argu­ment, encore faudrait-il que la mise en scène dépasse le stade de la plate illus­tra­tion, ne se lim­i­tant pas à suiv­re paresseuse­ment les aven­tures de ses per­son­nages en les posant au cen­tre de cadres inter­change­ables ou en fig­u­rant leur oppo­si­tion par des choix de mon­tage qui ne se lim­it­eraient pas à des champs/contrechamps redon­dants. À mille lieues d’une œuvre comme Titli, une chronique indi­enne qui offrait un con­tre­point ciné­matographique nuancé sur l’enfermement dont est vic­time une cer­taine jeunesse indi­enne écrasée par le poids des tra­di­tions, Chan­da, une mère indi­enne ne sort jamais de sa zone de con­fort, lim­i­tant le des­tin des deux héroïnes à sa stricte portée sym­bol­ique, igno­rant tout de la dure réal­ité du ter­rain. L’hommage ren­du dans le car­ton final à la fig­ure uni­verselle de la mère (la délestant du coup de toutes les ambiguïtés qu’il aurait pour­tant été intéres­sant d’exploiter, la fille met­tant dans un court moment de lucid­ité sa géni­trice face à l’instrumentalisation dont elle pour­rait faire l’objet pour assou­vir des rêves par procu­ra­tion) ques­tionne même sur les inten­tions réelles du réal­isa­teur. En dépit de sa volon­té man­i­feste de voir les femmes occu­per des fonc­tions aux­quelles elles n’ont que rarement accès, le film ne se dépare jamais de cette idée qu’elles sont et res­teront éter­nelle­ment des mères en devenir, comme si ce rôle leur offrait un pou­voir inédit en se soustrayant à la dom­i­na­tion mas­cu­line. Le réc­it résout d’ailleurs cette épineuse ques­tion du rap­port de force en sous-représen­tant les hommes et ne leur don­nant presque jamais voix au chapitre. C’est bien con­nu : pour faire avancer une cause, rien de plus sim­ple que de faire tout bon­nement dis­paraître ses opposants. C’est à peu près à ce con­stat sans appel que se résume cette propo­si­tion tris­te­ment anec­do­tique.