« Les Anglais ont tous les défauts qu’on veut bien leur prêter, ils ont une qual­ité indé­ni­able : ils seront tou­jours plus drôles que les Français. » (Win­ston Churchill) Le ciné­ma bri­tan­nique des années 1950 a généré un vivi­er de comédies pop­u­laires loufo­ques, dro­la­tiques et vaude­vil­lesques dans le même temps où la satire sociale amusée et volon­tiers féroce le dis­pute à un anti-con­formisme débridé. Suc­cé­dant aux des­tinées de la British Lion Film Cor­po­ra­tion et peu avant la dis­pari­tion d’Alexan­der Kor­da en 1956, le tan­dem Frank Laun­der / Sid­ney Gilli­at en par­al­lèle avec les frères Boult­ing firent les beaux jours de ces stu­dios et tournèrent durant plusieurs décen­nies nom­bre de pam­phlets ciné­matographiques à l’ap­parence de comédies légères, bous­cu­lant les stéréo­types entretenus par les con­ven­tions sociales et bro­car­dant au pas­sage l’estab­lish­ment et sa bien­séance de mise. Con­nus surtout pour être les scé­nar­istes d’Une femme dis­paraît d’Al­fred Hitch­cock (1938), Laun­der & Gilli­at ont pro­duit et réal­isé par la suite une palan­quée d’œuvres de pur diver­tisse­ment par­o­di­ant les tra­vers socié­taux des sujets de Sa Majesté. Infati­ga­bles arti­sans, ils sat­is­fai­saient ain­si aux quo­tas d’un gou­verne­ment bien décidé à redress­er le pays lais­sé en charpie et à remon­ter le moral des foy­ers recom­posés à l’is­sue des hos­til­ités de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. La pop­u­la­tion était ain­si con­fron­tée au quo­ti­di­en de la recon­struc­tion d’un « roy­aume désuni » et la comédie légère s’im­posa vite comme le meilleur déri­vatif.

Un humour noir typiquement « british »

Cam­pée sur son insu­lar­ité, la per­fide Albion cul­tive alors dans ces films un esprit caus­tique enclin à l’au­todéri­sion sans doute pour faire pen­dant à une gou­ver­nance tra­vail­liste jugée quelque peu austère. Rap­pelons qu’en con­ser­va­teur bon teint qu’il était, Win­ston Churchill paya son engage­ment bel­li­ciste d’un désaveu par­lemen­taire cinglant en 1945. Au dis­cret mais effi­cient Clé­ment Atlee fut assignée la tâche de relever une nation exsangue. Il s’en acquit­ta sans fail­lir et avec les hon­neurs au terme de son man­dat de « Prime Min­is­ter » en 1955. Churchill remâchant sa défaite l’épin­glera dans un rac­cour­ci resté dans les annales : « Un taxi s’ar­rête devant le 10 Down­ing Street et per­son­ne n’en descend. » Dans ce con­texte de plein essor gag­né de haute lutte, le ciné­ma anglais se pare de couleurs et affiche un opti­misme inébran­lable traduit à l’écran dans « l’hu­mour noir » qui reste une excep­tion et une accep­tion exclu­sive­ment « british ». Un genre nou­veau et déca­pant fleu­rit peu­plé de pochades pleines de non-sens dont beau­coup restent encore à décou­vrir. Elles s’in­scrivent rétro­spec­tive­ment dans une volon­té de la part de leurs auteurs de rompre avec la décade écoulée et de sub­ver­tir les codes d’un ciné­ma bri­tan­nique par trop ancré dans un réal­isme d’après-guerre plus auto-com­plaisant qu’au­to-cri­tique.

Dans ces sot­ties, « l’ho­mo bri­tan­ni­cus » est moqué ain­si que les stéréo­types hors d’âge qu’il véhicule. S’af­firme à l’im­age, non sans une délec­ta­tion tan­gi­ble, une val­ori­sa­tion de l’ex­cen­tric­ité comme une car­ac­téris­tique intrin­sèque de l’hu­mour « british ». Ce par­tic­u­lar­isme d’une ironie décalée manie la litote et enfonce le clou de l’év­i­dence à grands traits cor­rosifs, soulig­nant l’ab­sur­dité du monde dans tous ses avatars et sans se dépar­tir d’un cynisme acéré. Au nom­bre des comédies hila­rantes pro­duites par les stu­dios Eal­ing entre 1940 et 1950, qui n’a pas en mémoire le Noblesse oblige de Robert Hamer ou les Tueurs de dames de Mack­endrick pour ne citer que ces deux pépites ? Les farces filmiques de la même veine sar­cas­tique abon­dent, décli­nant à l’en­vi cette allé­gorie car­i­cat­u­rale de la société du temps et péren­nisant des acteurs comiques pour les incar­n­er : Alas­tair Sim, Alec Guin­ness, Peter Sell­ers, Mar­garet Ruther­ford, Rex Har­ri­son par­mi les plus (pré)éminents.

Il est important d’être inconstant

Un mari presque fidèle (1955) est emblé­ma­tique du genre. Le titre anglais (The Con­stant Hus­band) a déjà valeur d’oxy­more. Le mari en ques­tion est un hurlu­ber­lu « con­stant dans son incon­stance » et sa soudaine amnésie l’ex­onère de toute jus­ti­fi­ca­tion plau­si­ble à sa polyg­a­mie. L’am­nésie est bien sou­vent le ressort nar­ratif de nom­breux films noirs réal­istes à sus­pense. Ici, elle enclenche une cas­cade de quipro­qu­os plus cocass­es les uns que les autres. Notre héros va mal­gré lui de décou­vertes en décou­vertes en enquê­tant à rebrousse-poil et par le petit bout de la lorgnette sur sa vie sen­ti­men­tale com­pul­sive, flan­qué de l’iné­narrable pro­fesseur en médecine Lewellyn (Cecil Park­er). Celui-ci porte un diag­nos­tic haute­ment fan­tai­siste sur le hia­tus mémoriel de son patient : « Votre esprit a enfer­mé votre passé der­rière une muraille » prophé­tise-t-il docte­ment. Il emprunte par ailleurs la dégaine d’un inspecteur Clouse­au para­chuté sur un ter­rain miné de gags à retarde­ment et de sail­lies ver­bales spir­ituelles. Au pas­sage, tout le monde en prend pour son grade et la mau­vaise foi phal­locrate s’en donne à cœur joie : « Le recom­mence­ment est l’idéal des femmes car elles sont masochistes » assène à qui veut l’en­ten­dre le cara­bin far­felu entière­ment acquis à la cause de son client.

La guerre des sexes n’aura pas lieu

Il était une fois un mari mon­strueux qui s’ig­no­rait : William Egerton (Rex Har­ri­son). Échoué dans la rade por­tu­aire d’un petit vil­lage gal­lois qu’on aurait dit méditer­ranéen par la magie du Tech­ni­col­or, notre homme se heurte aux bizarreries du par­ler gal­lois en des séquences désopi­lantes qu’on pour­rait bap­tis­er « Can­dide au pays des gal­loisants ». Le plan-séquence d’ou­ver­ture du film, qui se passe de com­men­taires, pré­fig­ure le choc amnésique du héros : la caméra de Sid­ney Gilli­at fixe un pla­fon­nier d’é­clairage mauve puis descend gradu­elle­ment par paliers panoramiques suc­ces­sifs pour cadr­er d’abord l’in­térieur d’une cham­bre puis les pieds d’Egerton/Rex Har­ri­son sor­tant de sa tor­peur. Par ce procédé, le réal­isa­teur revis­ite le mythe de Gul­liv­er tant le mou­ve­ment d’ap­pareil sem­ble exagér­er la stature du « naufragé ». Dans le même mou­ve­ment, la caméra s’appe­san­tit sur le miroir en pied d’un meu­ble qui reflète le corps allongé de Rex Har­ri­son écar­quil­lant des yeux éber­lués comme au sor­tir d’un mau­vais rêve. Une voix de Caru­so en off vient entretenir la con­fu­sion sur la local­ité. Sommes-nous dans un vil­lage ital­ien ? Trav­el­ling avant sur le héros debout en plan améri­cain se regar­dant hébété dans le miroir. Qui peut-il bien être ? Filé panoramique jusqu’à l’embrasure de la fenêtre qui laisse décou­vrir une pais­i­ble crique por­tu­aire. Con­tre-champ : Egerton sort de la cham­bre tout en enfi­lant sa veste. Est-il archidi­acre ou sim­ple représen­tant ? Egerton inter­roge plus loin la psy­ché non sans une moue de per­plex­ité pour ten­ter de percer à jour son iden­tité. Son image ain­si reflétée se démul­ti­plie en autant de méta­mor­phoses improb­a­bles où il prend la pose guindée comme dans un pho­toma­ton. Il s’ag­it là d’une référence sans équiv­oque à la galerie de por­traits de la lignée des d’As­coyne magis­trale­ment per­son­nifiés par Alec Guin­ness dans Noblesse oblige.

Quelques incon­gruités plus loin, il va se décou­vrir en « ogre polygame »au milieu d’une horde de coépous­es alan­guies et « soupi­rantes ». Pres­sureur de femmes, menteur pathologique, extrav­a­gant con­som­mé, ce « tombeur de dames » est un red­outable Barbe-bleue vivant aux cro­chets d’une gente fémi­nine sous le charme, ô com­bi­en con­sen­tante et se pâmant d’amour pour le parangon d’in­fidél­ité qu’il est. Sans se dépar­tir d’un flegme élé­gant attisé par son regard bleu incan­des­cent et parais­sant sans cesse tomber des nues, ce mul­ti-récidi­viste mat­ri­mo­ni­al va déploy­er tous ses efforts pour enter­rer sa vie de mar­ié impéni­tent. Laun­der et Gilli­at revis­i­tent plusieurs con­tes de fée qu’ils entremê­lent pour aboutir à une déi­fi­ca­tion par­o­dique du mâle frap­pé d’une subite misog­y­nie réac­tive et à son corol­laire : la sujé­tion fémi­nine. Mais, con­tre toute attente, la « guerre des sex­es » n’au­ra pas lieu. Briseur de cœurs mal­gré lui, William Egerton alias Charles Hath­away alias Pietro alias Rex Har­ri­son n’aspire qu’à fuir le tohu-bohu d’une vie mar­i­tale tumultueuse pour lui préfér­er la quié­tude de la soli­tude car­cérale. À la clé­mence du bar­reau, il choisit de rester der­rière les bar­reaux. Peine per­due : son avo­cate (Mar­gareth Leighton) enfourche sa défense et se laisse emporter dans le tour­bil­lon effréné de ce don­juanisme car­nava­lesque, devenant la « huitième femme de Barbe-Bleue ». La fin ouverte laisse à penser qu’au moins ces deux-là vivront heureux et don­neront nais­sance à beau­coup de petits polygames en puis­sance.

La réal­ité de la vie amoureuse agitée de l’ac­teur Rex Har­ri­son rat­trape ici la fic­tion et le film penche métaphorique­ment en faveur d’une parabole rédemptrice. Ironie du sort, l’ac­teur notoire­ment con­nu pour ses nom­breuses escapades, frasques et fredaines, entrete­nait, dans le même temps, des démêlés tapageurs avec la jus­tice. Ils fai­saient écho aux con­di­tions dra­ma­tiques du sui­cide pas­sion­nel de l’ac­trice Car­ole Lan­dis en 1948 avec laque­lle il était étroite­ment lié. L’ac­teur, cou­vert de tous les hon­neurs au théâtre comme au ciné­ma et qui sera anobli, pansera ses plaies sen­ti­men­tales et ses remords de cul­pa­bil­ité dans les bras de Kay Kendall, dont il s’épren­dra au cours du tour­nage, pour l’épouser ensuite. Laque­lle décédera pré­co­ce­ment d’une leucémie en 1959. Ce mythe de Barbe-Bleue était décidé­ment fait pour lui coller à la peau.