Prix Nobel de lit­téra­ture en 2015, l’écrivaine et jour­nal­iste biélorusse Svet­lana Alex­ievitch a con­stru­it son ouvrage La Sup­pli­ca­tion à par­tir de témoignages qu’elle a recueil­lis auprès des sur­vivants de la cat­a­stro­phe nucléaire de Tch­er­nobyl en 1986. Ces hommes et ces femmes, de généra­tions et milieux soci­aux dif­férents, ont tous en com­mun la même his­toire : l’ex­plo­sion de la cen­trale et le déni dans lequel se sont plongées à ce moment-là les autorités poli­tiques et san­i­taires ont eu des con­séquences irréversibles sur le cours de leur exis­tence. Les réc­its sont édi­fi­ants dans ce qu’ils racon­tent et don­nent comme détails sur les souf­frances physiques et psy­chologiques qui ont découlé de ce drame. Cette matière, indis­cutable­ment pré­cieuse, le réal­isa­teur lux­em­bour­geois Pol Crucht­en a voulu la met­tre en image, allant chercher dans la ville de Prip­i­at (évac­uée en 1986 après l’ex­plo­sion de la cen­trale à quelques kilo­mètres de là et lais­sée à l’a­ban­don depuis) les traces de ce passé dis­paru. La cinégénie du lieu n’est plus à démon­tr­er : déjà dans le beau mélo­drame La Terre out­ragée de Michale Bogan­im et même dans le film d’hor­reur bas de gamme Chroniques de Tch­er­nobyl de Bradley Park­er, la ville fan­toma­tique déploy­ait un pou­voir d’at­trac­tion fasci­nant, offrant à notre regard voyeur une suc­ces­sion de lieux de vies aban­don­nés à la dernière minute, seul témoignage qua­si-intact de ce que fut une ville com­mu­niste dynamique sous l’U­nion Sovié­tique.

Voyage au bout de l’enfer

Armé de sa caméra, le réal­isa­teur a donc ten­té de capter l’essence de cette ville meur­trie. Et on peut dire qu’il y arrive à de nom­breuses repris­es. Il est dif­fi­cile par exem­ple de ne pas être sub­jugué lorsque, au cours d’un lent trav­el­ling avant bor­dant les espaces verts en friche, émerge la sil­hou­ette impres­sion­nante de ces immeubles d’habi­ta­tion autre­fois occupés par des cen­taines de familles. La nature tient ici un rôle impor­tant dans le lien qu’elle tisse entre le passé et le présent : comme indif­férente au désas­tre écologique orchestré par l’homme (même si on ne nous cache pas l’ef­froy­able taux de con­t­a­m­i­na­tion dont le lieu fait encore l’ob­jet), elle sem­ble avoir repris ses droits et pousse de manière anar­chique. Les branch­es s’im­mis­cent par les fenêtres, la mousse recou­vre les murs, don­nant par­fois le sen­ti­ment que la civil­i­sa­tion humaine a totale­ment dis­paru de la sur­face de la Terre. Expert dans la com­po­si­tion des plans, Pol Crucht­en fait rejail­lir une véri­ta­ble beauté de ce tableau apoc­a­lyp­tique. Mais on aurait presque espéré qu’il s’en tienne à ce dis­posi­tif au lieu de vouloir à tout prix faire revenir les fan­tômes dans ce lieu déserté. Les témoignages tirés du livre, aus­si indis­pens­ables soient-ils, se gref­fent dif­fi­cile­ment aux images, don­nant une solen­nité trop affec­tée au pro­jet.

Les mots pour le dire

C’est d’au­tant plus dom­mage qu’on a envie d’é­couter ces témoignages : on veut que cette femme nous racon­te son dés­espoir d’avoir per­du son mari après avoir vu sa trans­for­ma­tion mon­strueuse sous l’ef­fet des radi­a­tions, on veut s’im­prégn­er du dés­espoir de ces anciens habi­tants pour se rap­pel­er à quel point le nucléaire est un loup pour l’homme. Mais plus que le choix d’avoir con­fié la lec­ture de ces écrits à quelques acteurs pro­fes­sion­nels (par­mi lesquels Éric Car­ava­ca, Lau­rence Côte ou encore Salomé Stévenin) qui accom­plis­sent leur mis­sion sans trop de fior­i­t­ures, c’est celui du docu­fic­tion qui laisse cir­con­spect. Suiv­re la sil­hou­ette frêle de Dinara Droukaro­va par­mi les ves­tiges de la ville – pour mieux se pro­jeter dans le des­tin funeste d’une femme dev­enue veuve trop rapi­de­ment – donne beau­coup trop dans l’ar­ti­fice pour que cela ne mette pas à dis­tance notre rap­port aux images. Mais surtout, lorsqu’il s’ag­it d’in­car­n­er le des­tin d’un enfant brisé par la tragédie ou le dés­espoir d’une vieille femme prête à bas­culer dans la démence, pourquoi vouloir fig­ur­er à tout prix par mimétisme ? La force des témoignages et l’an­gois­sante beauté de la ville ne sont-elles pas suff­isam­ment puis­santes pour qu’on fasse l’é­conomie d’un ralen­ti sur un enfant jouant dans les rues de la ville ou sur une vieille femme qui singe la stupé­fac­tion ? Dans ces quelques moments, le film donne vrai­ment l’im­pres­sion de s’é­gar­er, s’éloignant de son beau poten­tiel par manque de con­fi­ance en son sujet. C’est d’au­tant plus dom­mage que la démarche du réal­isa­teur est plus que louable : hon­or­er les dis­parus et informer les vivants. Mais, au-delà de ces fragilités hand­i­ca­pantes, La Sup­pli­ca­tion nous con­firme au moins une chose : Prip­i­at n’a pas fini de don­ner envie aux réal­isa­teurs d’aller la filmer.