Une plage anonyme d’un rivage méditer­ranéen, la nuit qui tombe pro­gres­sive­ment, une activ­ité humaine qui, au fil des min­utes, finit par devenir inex­is­tante : c’est sur ce panora­ma étrange­ment calme et sere­in que s’ouvre Brûle la mer. Pour­tant, sur ces seules images qui sem­blent en elles-mêmes n’avoir rien de par­ti­c­uli­er à nous racon­ter, vient se gref­fer en voix off le témoignage d’un jeune Tunisien : il explique com­ment, après la chute de la dic­tature emmenée par Ben Ali, il a décidé de fuir son pays natal en tra­ver­sant la Méditer­ranée sur une embar­ca­tion de for­tune pour venir ten­ter sa chance en Europe. De cette cor­re­spon­dance qui rap­pelle com­bi­en les paysages, dans leur indif­férence pais­i­ble, ne gar­dent pas en mémoire les stig­mates des drames humains qui s’y jouent, les réal­isa­teurs tirent le dis­posi­tif min­i­mal­iste de leur film : la parole seule est ici un relais pour amen­er jusqu’à nos oreilles l’expérience d’individus qui ont risqué leur vie dans l’espoir d’un ailleurs, avant que ne s’impose à eux la désil­lu­sion. Dans un pre­mier temps, nul besoin de forcer l’empathie du spec­ta­teur en asso­ciant ces mots à des vis­ages mar­qués par une expéri­ence dont on peut dif­fi­cile­ment se représen­ter la dureté : la cohab­i­ta­tion de ces témoignages avec des images sans rap­port, échos arbi­traires d’un monde qui pour­suit froide­ment sa marche, place le mot au cen­tre de la démarche. Il ne faut pas atten­dre longtemps pour com­pren­dre qu’il ne se passera rien à l’image au cours des deux pre­miers plans, que le langueur monot­o­ne de la houle marine ou bien le bal­let de voitures anonymes à un car­refour n’ont que pour seul objec­tif de neu­tralis­er tout ce qui pour­rait faire diver­sion. C’est ce respect absolu de la parole qui donne à ce pro­jet tout cette intégrité dont il a besoin. Ensuite est abor­dé l’autre ver­sant de cette aven­ture vers l’Europe : la lourde décep­tion qu’a procurée pour ces migrants de for­tune un con­ti­nent autre­fois idéal­isé mais qui, en fin de compte, ne leur a jamais per­mis de trou­ver une place, au point d’amener cer­tains d’entre eux à souhaiter un retour au pays, même sans per­spec­tives pro­fes­sion­nelles.

Fissures apparentes

On pour­rait crain­dre qu’un tel choix dans la nar­ra­tion puisse don­ner du grain à moudre aux dis­cours pop­ulistes fustigeant la men­ace migra­toire : quoi de mieux, pour prou­ver qu’on devrait décourager les migrants, que de laiss­er s’ex­primer ceux qui ont vu et se sont cassés les dents sur le rêve européen, au point de haïr ce ver­sant nord de la Méditer­ranée ? À par­tir de ce point de bas­cule, le film évolue sen­si­ble­ment dans son dis­posi­tif : aux cadres dépe­u­plés se sub­stituent les vis­ages de ceux qui expri­ment leurs désil­lu­sions et leurs pro­jets d’avenir renou­velés. Mais afin de ne pas trahir le par­ti-pris de départ qui ne visait pas à per­son­ni­fi­er les inter­ven­tions, les réal­isa­teurs ont la bonne idée de rester accrochés à la lit­téral­ité des témoignages pro­posés. Face caméra, les inter­venants réci­tent ou lisent ce qu’ils ont prob­a­ble­ment pris la peine de couch­er sur papi­er bien en amont du tour­nage, leur offrant ain­si la place et la stature d’un ora­teur qui viendrait nous faire cadeau de ce vécu sans jamais encour­ager chez le spec­ta­teur un quel­conque goût pour le sen­sa­tion­nal­isme. Par ailleurs, le film a l’intelligence de ne pas ren­dre ces hommes pris­on­niers d’un dis­posi­tif cen­sé leur per­me­t­tre de s’exprimer et qui ne lais­serait pas la moin­dre place au com­pro­mis : si ce par­ti-pris de réc­i­ta­tion face caméra prend d’un côté le risque de figer les témoignages, les réal­isa­teurs ont choisi de garder dans leur mon­tage final quelques courts moments pen­dant lesquels la phrase accroche, l’intervenant se trompe, dit un mot à la place de l’autre. Ces petits accros rompent volon­taire­ment l’élan arti­fi­ciel voulu comme tel : le dis­cours der­rière lequel ces hommes se cachent s’ef­face alors pour mieux révéler leur touchante human­ité.