Sur le sys­tème d’espionnage mon­di­al­isé mis au point par les États-Unis et révélé au grand jour par Edward Snow­den, Oliv­er Stone a un point de vue bien affir­mé. Le film qu’il con­sacre au célèbre lanceur d’alerte est sans ambiguïté : les ser­vices secrets ne cherchent pas, comme ils l’affirment, à com­bat­tre le ter­ror­isme par ces out­ils infor­ma­tiques, mais bel et bien à exercer un con­trôle glob­al sur la société améri­caine.

La posi­tion d’Oliver Stone n’étonne toute­fois guère. Le cas Edward Snow­den répond en tout point à son goût pour la théorie du com­plot qui irrigue son ciné­ma. Comme l’indique le titre de sa longue série doc­u­men­taire (pas loin de dix heures) réal­isée il y a trois ans pour la télévi­sion, le cinéaste améri­cain ne veut rien moins que don­ner à voir une autre his­toire de l’Amérique, l’envers du décor d’une toute puis­sance qui le fascine (il se revendique patri­ote) autant qu’elle le rebute (il n’a de cesse d’en point­er les con­tra­dic­tions).

Angle d’attaque

Le prob­lème de Snow­den est que le film ne pro­pose pas un angle d’attaque aus­si pré­cis pour son per­son­nage prin­ci­pal. Or, dans sa forme, le film tient davan­tage du biopic que du thriller d’espionnage, et un bon biopic ne peut se pass­er d’un regard clair porté sur l’être humain dont il retrace des par­ties de vie. Par exem­ple, The Social Net­work racon­te tout autant la genèse d’un géant de l’informatique que la revanche d’un amant écon­duit. La dimen­sion intime crée, nour­rit et éclaire le fait d’actualité ou his­torique qui est en l’occurrence traité.

Faute d’une car­ac­téri­sa­tion solide, Snow­den devient un long empi­lage de pistes psy­chologiques. Le jeune homme est décrit suc­ces­sive­ment comme un los­er qui a vu son rêve de devenir sol­dat anéan­ti par un corps trop frag­ile, un répub­li­cain con­ser­va­teur déçu par la realpoli­tik crapo­teuse de la CIA et con­sorts, un génie incom­pris qui fab­rique des out­ils infor­ma­tiques détournés de leurs buts pre­miers, etc. L’histoire d’amour incon­grue que Snow­den noue avec une pro­fesseur de lap-dance (Shai­lene Wood­ley) aurait pu offrir une belle piste au film, mais Oliv­er Stone n’arrive jamais à la tran­scen­der.

Renoncement

Allant jusqu’à imiter la dic­tion par­ti­c­ulière d’Edward Snow­den, Joseph Gor­don-Levitt donne pour­tant le meilleur de lui-même. Mais le comé­di­en se retrou­ve réduit à ne jouer qu’un masque froid, sans grandes aspérités, qui empêche par con­séquent d’éprouver toute empathie à son égard. Quoiqu’on pense des films con­cernés, les per­son­nages du pro­cureur de JFK et du vétéran de Né un 4 juil­let avaient pour eux le mérite de faire pass­er à l’écran la néces­sité impérieuse de leur quête respec­tive.

Les dernières séquences du film qui mon­trent et font s’exprimer le véri­ta­ble Edward Snow­den appa­rais­sent dès lors comme un renon­ce­ment. La fic­tion ploie devant un réel qu’elle n’a pas réus­si à appréhen­der. Déla­teur nar­cis­sique, héros des temps mod­ernes, le lanceur d’alerte reste avec son mys­tère.