À l’occasion de la sor­tie de leur nou­veau film, La Fille incon­nue, les frères Jean-Pierre et Luc Dar­d­enne nous reçoivent chez leur dis­trib­u­teur français, Diaphana. L’occasion d’évoquer les gar­nis pop­u­laires de Seraing, la place de l’émotion dans leur ciné­ma, leur vision du plan d’ensemble, et Win­ches­ter ’73 d’Anthony Mann.

Le point de départ de votre scé­nario, c’était plutôt la décou­verte du corps d’une jeune fille anonyme ou l’histoire d’un médecin ?

Luc Dar­d­enne : Le médecin. C’est une fig­ure qui nous habitait beau­coup depuis le tour­nage du Gamin au vélo. On l’a tout de suite vu habi­tant et tra­vail­lant à Seraing, à côté de la voie rapi­de. L’idée d’une fille incon­nue est venue ensuite.

Jean-Pierre Dar­d­enne : Une mai­son médi­cale venait juste­ment de s’installer dans ce quarti­er ! Mais on a tourné dans une mai­son d’as­sis­tance un peu plus loin, que nous avons louée.

Jen­ny, qu’incarne Adèle Haenel, est un per­son­nage mu par un sen­ti­ment plus com­plexe que vos per­son­nages habituels, par des motifs qui relèvent davan­tage de la psy­cholo­gie que de la néces­sité. Quelles sont les raisons de cette cul­pa­bil­ité : l’identification entre deux filles ?

JPD: Le point de départ, c’est sim­ple­ment quelqu’un qui frappe à la porte du cab­i­net, à qui elle n’ouvre pas, et qui est retrou­vée morte le lende­main. Elle se sent coupable. D’autant plus qu’elle est médecin et que sa porte doit être ouverte. Elle se met donc en tête de retrou­ver son nom pour répar­er sa faute. On n’a jamais voulu qu’elle parte à la recherche du coupable. Elle est plutôt comme pos­sédée par ce per­son­nage. Tout se vide autour d’elle, jusque dans le plan, où son corps est filmé dans des intérieurs vides et assez uni­formes.

Le vis­age d’Adèle Haenel ressort beau­coup à l’image, avec ses vête­ments mono­chromes aux couleurs passées.

JPD: Si nous avons choisi Adèle, c’est pour son vis­age. Nous avions alors un scé­nario encore peu dévelop­pé, autour d’un per­son­nage de médecin plus âgé, et nous ne voulions pas que le médecin se trans­forme en polici­er. On a ren­con­tré Adèle par hasard et on a adap­té le per­son­nage à sa jeunesse, son inno­cence, avec une Jen­ny inter­ro­geant ses patients plus directe­ment et franche­ment.

LD: Elle me fai­sait penser à James Stew­art chez Capra, pour son inno­cence, sa can­deur, sa ver­tu. Elle parvient à déblo­quer la parole des gens rien qu’en les regar­dant.

La maîtrise des émo­tions est un thème cen­tral. Adèle Haenel est très en retrait, très en retenue.

JPD: Elle explique à son sta­giaire que pour faire un bon diag­nos­tic, il faut taire ses émo­tions. C’est quelqu’un qui con­trôle beau­coup, sauf lorsqu’elle craque face à la pho­to de la jeune fille ou à la fin lors de la ren­con­tre avec sa sœur. Sinon, c’est quelqu’un de plutôt dis­tant.

LD: On a voulu que ce soit un peu tenu. Il y a des moments d’humanité, quand elle met les mains sur le dos du patient, au début, ou quand elle s’occupe du pied de l’homme blessé. Elle est dans une cer­taine réserve, se livre peu et reste dans son savoir et la dis­tance de son savoir. Mais cela découle aus­si de nos instruc­tions à Adèle. On lui a dit: «tu es une oreille, tu écoutes». Cela implique des silences, puisqu’on ne peut pas par­ler pen­dant les gestes médi­caux. Plus tard, le fait qu’elle regarde ses patients et qu’elle range ses affaires sans par­ler installe des silences prop­ices à des con­fi­dences ou des aveux. La pre­mière fois qu’elle voit la pho­to de la fille, par exem­ple, puis quand elle la mon­tre à son tour par trois fois aux gens qu’elle ren­con­tre.

Quelle est votre posi­tion par rap­port à l’émotion du spec­ta­teur?

LD: On ne cherche pas vrai­ment à provo­quer l’émotion, mais plutôt à met­tre le spec­ta­teur dans la sit­u­a­tion de se pos­er la ques­tion de sa pro­pre réac­tion devant ses ques­tions, quand elle mon­tre la pho­to ou prend le pouls d’un patient. Je pense que si on avait souligné l’émotion, le car­ac­tère dra­ma­tique de tels dia­logues, le spec­ta­teur aurait regardé ça de l’extérieur.

JPD: On partage par con­tre les moments de joies de Jen­ny lorsque ses patients lui offrent un café, une gaufre ou un panet­tone. Ce sont des sit­u­a­tions où elle quitte sa fonc­tion et se rap­proche des gens.

Pourquoi avoir voulu résoudre la ques­tion de la cul­pa­bil­ité du meur­tri­er, alors que Jen­ny accom­plit son objec­tif, qui est de décou­vrir l’identité de la fille?

LD: C’est vrai qu’à ce moment Jen­ny est déjà arrivée au bout de son enquête. C’est pour ça que l’on a préféré faire revenir le père avec le besoin de par­ler pour se délivr­er de ce fardeau. Mais tout ce tra­vail men­tal se passe hors champ. Au cours du film, Jen­ny trans­met sa cul­pa­bil­ité et le sens de la jus­tice à tout le monde. C’est sa cul­pa­bil­ité vis-à-vis de Julien, avec qui elle a été trop dure pen­dant son stage, qui fait qu’elle revient vers lui pour le con­va­in­cre de repren­dre la médecine. Il y a une sorte de partage entre la respon­s­abil­ité sociale col­lec­tive et la respon­s­abil­ité indi­vidu­elle d’une per­son­ne.

LD: Jen­ny ne les accuse pas de leurs actes, ne porte pas de juge­ment de valeur. Ce dont les per­son­nages se ren­dent coupables, c’est de ne pas par­ler parce que racon­ter reviendrait à pren­dre le risque d’aller con­tre leur intérêt. Si le père tente de se sui­cider, c’est pour éviter de dire la vérité à sa famille. Le coupable n’est d’ailleurs pas directe­ment respon­s­able de la mort de la fille. Elle tombe seule. S’il lui avait porté sec­ours, elle aurait survécu à sa chute. Aller au-delà, faire de lui un assas­sin direct, serait revenu à tourn­er un tout autre film, où un coupable serait dis­tincte­ment désigné. Notre film exprime une respon­s­abil­ité d’ordre philosophique: nous sommes tous endet­té vis-à-vis des autres et on ne peut pas échap­per à cette respon­s­abil­ité. Le fait de par­ler ou de non devient le vrai nœud de la cul­pa­bil­ité.

Com­ment tra­vaillez-vous l’espace géo­graphique dès le scé­nario, avec quel degré de pré­ci­sion? Avez-vous retra­vail­lé les lieux?

JPD: Nous avions le cab­i­net le long de la route et la Meuse tout proche. Dans le scé­nario, il y a la pièce prin­ci­pale, une salle d’attente et un escalier vers une pièce qu’elle pour­rait habiter. C’est le lieu cen­tral, c’est ce que nous avons cher­ché lors des repérages. Et on avait besoin de la Meuse, d’un rivage où le per­son­nage aurait pu tomber. On fait ensuite des petits amé­nage­ments, par exem­ple les toi­lettes que l’on voit à la fin du film. Les habi­ta­tions sont con­formes à ce qui existe dans le quarti­er. Celui de l’homme qui a la blessure au pied est un gar­ni : dans ces maisons à 3 étages, les pro­prié­taires font cinq ou six gar­nis qu’ils louent meublés.

LD: On a une con­nex­ion affec­tive avec la ville, on a envie d’inscrire dans nos films cer­tains lieux qui changent. En même temps, on essaye de ne pas se laiss­er enfer­mer là-dedans et de rester ouvert à d’autres propo­si­tions.

Il y a peu de plans d’ensemble ou de plans larges, ce sont des échelles de cadre qui ne vous intéressent pas ? Ces types de plans pour­raient pour­tant com­pléter le regard social que pose le scé­nario de vos films.

LD: Le plan large n’est sim­ple­ment pas adap­té à notre dis­posi­tif. Pour nous c’est un espace de décom­pres­sion, comme dans Le Fils, quand Olivi­er n’étrangle pas Fran­cis. C’est un moment d’a­paise­ment pour le per­son­nage et le spec­ta­teur, une embouchure.

JPD: On n’aime pas que le cadre de la caméra soit un lieu à rem­plir, un plan large qui attendrait l’acteur – même si au ciné­ma le plan large peut avoir beau­coup d’utilisations. Chez nous, c’est unique­ment un moyen de relâch­er la pres­sion. On peut voir ponctuelle­ment le décor, comme lorsque Jen­ny reçoit un panet­tone qui lui est envoyé par la fenêtre, mais c’est inci­dent. Le plan large irait à l’inverse de ce que l’on fait.

LD: Les gens nous dis­ent que l’on fait un ciné­ma réal­iste. Certes, mais c’est un réal­isme abstrait.

On retrou­ve quand même l’espace urbain envi­ron­nant par le son omniprésent des voitures, jusque dans les scènes d’intérieur.

JPD: On les entend beau­coup dans le cab­i­net. On a prin­ci­pale­ment tra­vail­lé ce son de la route pour deux raisons. D’abord, on voulait mon­tr­er que cet endroit est au bord du monde. Les voitures passent et il n’y a que ça. Pas de vie, pas d’enfants, pas d’école. On a eu des propo­si­tions pour rajouter des sons de cour d’école, mais cela ne cor­re­spondait pas du tout avec notre inten­tion. On voulait situer notre his­toire au bord, avec les parias, là où l’on peut mourir très vite. Pas au cen­tre de quelque chose, pas là où ça se passe. Le pas­sage des voitures donne aus­si l’impression que les choses con­tin­u­ent mal­gré le drame du film, comme si de rien n’était.

Cela con­duit aus­si à entretenir une cer­taine pres­sion sourde, comme, chez un met­teur en scène très dif­férent, dans Shot­gun Sto­ries de Jeff Nichols.

LD: Extra­or­di­naire, très beau film. Je me sou­viens de cette scène où l’on vient apporter le jour­nal à la mère de Michael Shan­non et qu’elle apprend la mort d’un de ses fils.

JPD: On s’est dit que la musique, ce serait les bag­noles ! Il n’y a pas de musique, sauf lorsque le gamin joue un morceau à Jen­ny pour la remerci­er. On a pour­tant essayé d’en met­tre au mon­tage, mais on n’a pas trou­vé, cela créait de la dis­tance. Chaque scène étant frag­ile, la ten­sion s’en irait si la musique était trop envahissante.

LD : De manière générale au ciné­ma, nous avons l’impression que la musique apporte une infor­ma­tion, une zone d’émotion dans laque­lle les spec­ta­teurs sont réu­nis, et qui devient plus impor­tante que la scène, que les silences, que ce qui se dit, que les regards. On cherche au con­traire à met­tre le spec­ta­teur face au film, face à la scène.

JPD : Les plans de notre film sont struc­turés autour de silences et de mots, et la musique intro­duirait un autre rythme.

LD: J’ai revu il y a quelques jours Win­ches­ter ’73, d’Anthony Mann. Lors de la scène de fin, où s’opposent les deux frères, il n’y a plus de musique – alors qu’il y en a beau­coup dans le film. Il y a une telle ten­sion ! La con­struc­tion de la bande sonore est mag­nifique, très riche, très matérielle – des tirs, des rocs qui écla­tent. Je préfère ces moments, peut-être pas plus purs, mais plus solides, quand le son est inté­gré à la matière du film.

Dans votre film, ce sont les son­ner­ies de télé­phone et d’interphones, inces­santes.

JPD: Absol­u­ment. On a essayé beau­coup de son­ner­ies de télé­phone, cer­taines plus per­son­nal­isées, plus douces… On a finale­ment pen­sé que Jen­ny devait avoir une son­ner­ie neu­tre, à la fois sim­ple et agres­sive, comme une sirène.

LD: Je reviens sur la musique, et sur la notion de cul­pa­bil­ité. Dans La Fille incon­nue, l’enjeu du film, c’est le silence, c’est le fait de par­ler ou non. Les per­son­nages sont coupables de garder le silence sur ce qu’ils savent. Donc la musique n’a pas sa place.