À son image

Soni­ta Alizadeh rescotche avec émo­tion ses posters de Justin Bieber et de Yas, rappeur iranien. L’un de ses frères les a vio­lem­ment arrachés du mur de sa cham­bre où elle vit avec sa sœur et sa nièce. Nous n’avons pas vu cette scène de colère ; les hommes sont peu présents dans le film, et surtout pas cette fratrie, men­ace main­tenue dans un hors-champ comme espace de la con­trainte et de la soumis­sion à l’or­dre des choses. Le cadre du six­ième film de la réal­isatrice irani­enne Rokhsareh Ghaem Magha­mi demeure à l’in­verse un espace de recon­struc­tion qu’habite pleine­ment Soni­ta, impétueuse ado­les­cente réfugiée en Iran, déter­minée à échap­per à son des­tin de jeune fille afghane. Ses frères et sa mère veu­lent la ramen­er au pays afin de la ven­dre à un incon­nu pour 9000 dol­lars. L’ar­gent de ce mariage for­cé per­me­t­tra à l’un des fran­gins de s’a­cheter une épouse à son tour. C’est comme ça, c’est la tra­di­tion. Mais Soni­ta ne veut pas entretenir ce cer­cle vicieux de la marchan­di­s­a­tion des femmes. Elle n’est pas un objet à ven­dre au pré­texte d’une cou­tume incon­testable. Elle est un être humain, revendique son libre-arbi­tre du haut de ses 15 ans, veut faire ses pro­pres choix, et en pre­mier lieu celui de ne pas se mari­er.

Entre bravoure et can­deur, cette déter­mi­na­tion à devenir soi passe par la réap­pro­pri­a­tion de son his­toire et de son image. Soni­ta rec­olle les morceaux des idol­es aux­quelles elle s’i­den­ti­fie comme si elle pan­sait une blessure. Elle scotche son pro­pre vis­age sur la pho­to d’une chanteuse sur scène. Se remé­more son his­toire à tra­vers les pho­tos jau­nies de sa famille. Elle est peut-être sans papiers, mais elle ne se sépare pas de son cahi­er où ses col­lages redéfinis­sent les con­tours de son iden­tité. Dans son cen­tre d’ac­cueil pour enfants à Téhéran, les jeunes se recon­stru­isent par l’imag­i­naire, rejouant la scène de leur arrivée en Iran, réécrivant les infor­ma­tions de leur passe­port.

Laisse traîner ta fille

Soni­ta n’a rien d’un doc­u­men­taire péd­a­gogique sur la con­di­tion des femmes afghanes, que l’on sait mis­érable dans une société hos­tile à leurs droits les plus fon­da­men­taux (mou­ve­ments, tra­vail, édu­ca­tion). Aus­si le film emprunte-t-il une tra­jec­toire nar­ra­tive ascen­dante et agitée, impul­sée par l’opiniâtreté sans faille de cette jeune femme qui mécon­naît sans doute les com­bats fémin­istes, et n’en a cure. Soni­ta est bien le por­trait sin­guli­er de sa pro­tag­o­niste éponyme, déter­minée à dépass­er son statut de vic­time, habitée par une fureur de vivre empor­tant le film vers un hap­py end qui pour­rait sem­bler de prime abord indé­cent. Mais Soni­ta n’est pas l’ar­bre qui cache la forêt ; il faut davan­tage la voir comme un roseau avec la force d’un chêne dont le com­bat indi­vidu­el et presque égoïste peut éveiller les con­sciences. L’une des forces du film est que sa réal­isatrice n’a pas filmé des jeunes filles paumées, vic­times au fond du trou, mais a saisi l’une d’en­tre elles quand elle a com­pris ce qui lui arrive. Soni­ta a con­science, et c’est le fruit de cette prise de con­science que filme Ghaem Magha­mi.

Ce com­bat per­son­nel, c’est celui de devenir rappeuse. Dans un pays hyper­con­ser­va­teur (l’Afghanistan), soumis aux idéolo­gies tal­ibane et patri­ar­cale, qui main­ti­en­nent les femmes dans l’il­let­trisme – manière de les empêch­er de remet­tre en ques­tion toute lec­ture machiste du Coran –, Soni­ta con­naît bien les mots. Eux aus­si sont les agents de sa recon­struc­tion. Non pas les mots d’un fémin­isme islamique, exégé­tique, mais ceux du hip-hop, portés par le flow du vécu, de la colère et de l’a­vid­ité. Dans un pays régi par la dic­tature inté­griste des mol­lahs (l’I­ran), les femmes n’ont pas le droit de chanter seule en pub­lic et où le rap, perçu comme un sym­bole de la déca­dence occi­den­tale, est totale­ment illé­gal. Aus­si celui de Soni­ta pro­pose-t-il un véri­ta­ble poten­tiel sub­ver­sif, bra­vant tous les inter­dits. Ce milieu musi­cal, réputé par­ti­c­ulière­ment misog­y­ne – ou au sex­isme moins main­stream que les autres styles musi­caux – devient le ter­ri­toire d’une éman­ci­pa­tion fémi­nine. Autour d’elle, les gamines du cen­tre, pre­mières spec­ta­tri­ces émues et admi­ra­tives, sa tutrice, sa sœur et sa nièce sou­ti­en­nent le pro­jet de la fougueuse Soni­ta. Sa mère, elle, ne veut rien enten­dre à son beat insoumis, décidée à la ven­dre en Afghanistan…

Ne pas rester à sa place

Et Soni­ta dis­paraît… Panique de la réal­isatrice, qui voit le sujet de son film se dérober. Le tour­nage peut s’ar­rêter, le film ne jamais exis­ter ; Soni­ta a rejoint ce hors-champ qu’elle ne cesse de fuir, engloutie dans l’in­vis­i­ble des mariages for­cés déshu­man­isants. C’est là que Soni­ta se dou­ble d’un enjeu qui ques­tionne la pos­ture doc­u­men­taire. Que faire ? Inter­venir ? Ghaem Magha­mi passe dans le champ – déjà invitée plus tôt par Soni­ta elle-même –, rem­plaçant la jeune fille pour pro­longer l’in­car­na­tion de sa lutte. Elle est bien­tôt rejointe par le pre­neur de son. L’équipe du film s’in­ter­roge : doit-elle don­ner 2000 dol­lars à la mère pour garder Soni­ta six mois de plus en Iran ? Le filmeur doit-il s’im­mis­cer dans le filmé, et chang­er le cours des choses ? La pra­tique doc­u­men­taire doit-elle se restrein­dre à la fac­tu­al­ité des événe­ments ou s’élargir pour en combler les zones d’om­bre et les man­ques ? La réal­isatrice veut agir, quand un homme de l’équipe lui décon­seille, l’inci­tant à rester neu­tre et sim­ple­ment filmer. Si sa forme reste sans pré­ten­tion formelle, les inter­ro­ga­tions que soulève Soni­ta quant au geste filmique redou­blent l’in­térêt que sus­cite déjà ce film salu­taire. Et la déci­sion de la réal­isatrice répond à la leçon de Soni­ta et coïn­cide en cela par­faite­ment avec son per­son­nage : non, on ne reste pas for­cé­ment à sa place.

Dès la scène suiv­ant son rachat par l’équipe, la jeune fille reprend pos­ses­sion de son image. Elle organ­ise le décor de son clip pour sa chan­son “Brides for sale”, donne des instruc­tions de cadrage, avant que le clip, en inté­gral­ité, ne lui redonne pleine­ment son corps, son vis­age, sa voix. Ghaem Magha­mi lui offre son clip rêvé, et trans­forme son pro­pre film en un geste d’amour qui répond tant à l’ardeur de l’ado­les­cente qu’à l’empathie du spec­ta­teur. Le clip ren­con­tre ensuite un cer­tain suc­cès sur YouTube et offre à Soni­ta l’hirondelle – c’est le sens de son prénom – une échap­pa­toire sal­va­trice. Il faut donc aller voir Soni­ta, parce qu’elles se sont battues pour la ren­dre vis­i­ble.