« Un The Wire à la française », annonce dans un tweet la société 3B Pro­duc­tions à l’origine de Chouf. La série de David Simon et Ed Burns étant l’un des petits chefs d’œuvre télévi­suels de ces dernières années, il n’est pas mal­venu de s’en inspir­er. Sauf que le film de Karim Dri­di n’y puise pas un esprit, une démarche, des principes de mise en scène, mais ne fait qu’en copi­er-coller des pans entiers, à l’extrême lim­ite entre hom­mage et pla­giat.

La cita­tion et l’emprunt font par­tie d’un jeu cinéphile qui peut faire sens. Chouf reprend ain­si à son compte la fameuse séquence de tirs à la Kalach­nikov de Gomor­ra. Elle se trou­ve dis­tor­due, trans­for­mée pour et par une autre nar­ra­tion. Rien à redire dans ce cas. Mais la rela­tion qu’entretient le film de Karim Dri­di avec The Wire est bien plus ambiguë. On retrou­ve un per­son­nage qui adapte les enseigne­ments de l’école de com­merce qu’il fréquente au traf­ic de shit. Le par­rain agit bien sûr depuis le port. Ici il est libanais, dans The Wire il était grec. Le principe de la boucle généra­tionnelle qui régit la série – les petits pren­dront la place des plus grands dans un cycle de vio­lence sans fin – se retrou­ve tel quel dans Chouf au point d’en faire l’essence de son dernier plan choc. Bref si l’on a vu The Wire, le film perd vite en intérêt faute d’apporter un point de vue tout à fait orig­i­nal.

Rythme erratique

Depuis Kham­sa, Karim Dri­di béné­fi­cie d’une aura cer­taine dans les ban­lieues mar­seil­lais­es. Devenu culte, son film lui a ouvert des portes. Il peut aller là où des étrangers aux quartiers con­cernés ne pour­ront jamais met­tre les pieds. Chouf est irrigué de cette con­nais­sance du milieu du deal à Mar­seille. C’est un film de ter­ri­toire qui cir­con­scrit bien son action autour de quelques bar­res d’immeuble. Le prob­lème est que Karim Dri­di ne tire de cet intéres­sant bagage doc­u­men­taire qu’une fic­tion pau­vre. Parce que le script est trop sous influ­ence de The Wire, on l’a dit, mais aus­si parce que chaque fois qu’il s’émancipe de cette tutelle les pistes explorées peinent à con­va­in­cre. Le plus symp­to­ma­tique est le par­cours erra­tique de son per­son­nage prin­ci­pal. Lâche, courageux, manip­u­la­teur, puis de nou­veau lâche, et encore courageux, il en devient dif­fi­cile à suiv­re. Le dernier tiers du long métrage donne de fait l’impression de procéder par à‑coups, le réc­it par­tant dans une direc­tion (il ne sert à rien de tuer untel) à une autre totale­ment opposée (il faut absol­u­ment l’assassiner) en l’espace d’une coupe de mon­tage.

Forçant en per­ma­nence sa tra­jec­toire trag­ique, même à l’encontre de toute crédi­bil­ité, Chouf en devient un film per­tur­bant car des séquences visuelle­ment inspirées (une ten­ta­tive d’assassinat dans un park­ing qui n’a rien à envi­er au meilleur ciné­ma d’action améri­cain) côtoient des moments de pure gêne (les scènes de romance sont cat­a­strophiques). Dans ce long-métrage très sinu­soï­dal, un des acteurs prin­ci­paux, Foued Nab­ba, attire l’attention juste­ment par son jeu en ligne droite. Dans le rôle de Reda, le caïd au physique de nounours mais au regard d’acier, il fascine de bout en bout, s’engageant dans chaque scène comme s’il s’agissait d’un com­bat de boxe à la vie à la mort. Le plaisir évi­dent que prend Karim Dri­di à le filmer fait dire que Chouf aurait gag­né à emprunter ses pas plutôt que ceux du jeune homme de retour au quarti­er après des années d’absence. Il avait là son Omar Lit­tle bien à lui. Quand il cadre son vis­age, son corps mas­sif, il n’y a plus d’esbroufe, d’accélérations toc de l’image, ou d’effet de con­tre-jour à forte con­no­ta­tion biblique. C’est frontal, direct et pour le coup per­ti­nent.