On ne con­naît pas encore bien le réal­isa­teur et scé­nar­iste Mar­tin Zand­vli­et, mais il n’est sans doute pas dénué d’in­tel­li­gence. Il com­prend au moins les dan­gers de s’emparer de sujets “édi­fi­ants” : ceux dont la morale est déjà toute faite et invite avant tout à une illus­tra­tion dévouée, toute vision plus péné­trante n’é­tant qu’une option. Ici comme sou­vent, le fond de l’af­faire est his­torique : à la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, en con­tourne­ment de la con­ven­tion de Genève, le Dane­mark a envoyé des pris­on­niers de guerre alle­mands sou­vent très jeunes désamorcer les mil­liers de mines dont les plages du pays avaient été truf­fées durant l’oc­cu­pa­tion. Mais le fond ne fait pas vrai­ment le sujet. Celui-ci, tel qu’il se révèle, sem­ble vouloir con­jur­er l’ig­no­minie his­torique par de fic­tion­nels con­tre-exem­ples d’hu­man­isme : soit une bande d’ado­les­cents alle­mands con­fiés à un cap­i­taine danois vis­cérale­ment ger­manophobe, les deux camps finis­sant évidem­ment par s’ap­privois­er mutuelle­ment, car quel cœur humain accepterait un tel état de fait sans réa­gir sans céder à des élans frater­nels, franche­ment ?

Un vernis de sécheresse

Avec cette pré­ten­due évi­dence de l’hu­man­isme, le film fraie bel et bien avec l’éd­i­fi­ant, le prêt à penser et à ressen­tir, sor­ti d’un moule pas si dif­férent de celui du mielleux Joyeux Noël de Chris­t­ian Car­i­on — lequel, on s’en sou­vient, offrait une ver­sion grossière­ment sim­pli­fiée de La Grande Illu­sion de Jean Renoir pour dire que la guerre, c’est par­fois telle­ment moche que même les enne­mis ont envie de se ser­rer dans les bras. Zand­vli­et, un peu plus rou­blard que Car­i­on, tâche de ren­dre sa fable moins béate et plus nerveuse. Il ouvre son film sur le bour­reau, le Danois énervé (Roland Møller) en fla­grant délit de bru­tal­ité patri­o­tique, plutôt que sur les vic­times. Il ménage un savant sus­pense à chaque scène de démi­nage fébrile, jouant même une fois avec adresse de la dif­fi­culté de com­mu­ni­quer même sur quelques mètres dans un espace ouvert (une plage battue par le vent). Mais tout ce savoir-faire n’ag­it que comme un ver­nis de sécher­esse sur les con­tours-balis­es de sa belle-et-trag­ique fable human­iste qu’il se garde de jamais trou­bler. Ain­si le réc­it se joue-t-il essen­tielle­ment autour du rap­port de force créé par la seule con­ven­tion entre des per­son­nages ten­ant sur des clichés : face au garde-chiourme gueu­lard mais au jeu assez ten­du pour qu’on devine qu’il devrait pou­voir baiss­er d’un ton ou deux, le groupe de jeunes Alle­mands se com­pose d’un ramas­sis d’arché­types en guise de per­son­nal­ités — le con­scien­cieux qui veut le bien de tout le monde et va chercher à atten­drir l’ad­ver­saire, l’op­por­tuniste à l’u­ni­forme plus gradé que les autres, les frères jumeaux insé­para­bles jusqu’à la mort, etc. — et d’eux tous, on ne con­naî­tra pour seul et unique objec­tif que celui de ren­tr­er à la mai­son.

Pas évi­dent d’ad­hér­er à un human­isme sig­nifié par un regard aus­si académique sur l’hu­main ; guère plus à une volon­té de met­tre les pieds dans le plat d’un sujet tabou dans le pays là où le film préfère met­tre avant des car­ac­tères con­tre­dis­ant la cru­auté qu’il pré­tend point­er. On est même enclin à le soupçon­ner d’une cer­taine timid­ité sur la respon­s­abil­ité nationale, quand la brimade la plus vio­lente et repous­sante envers les jeunes pris­on­niers n’est pas com­mise par des Danois, mais par des mil­i­taires bri­tan­niques de pas­sage, car­ac­térisés comme il soit par leur lan­gage expédi­tif (“Who the fuck are you ?”). En somme, il ne fait pas grand-chose pour qu’on se sou­vi­enne de ces Oubliés.