Cruel Summer

En adap­tant le roman éponyme de Maylis de Keran­gal, Dominique Cabr­era s’intéresse au par­cours d’une bande de jeunes à Mar­seille, qui flir­tent con­stam­ment avec le dan­ger en sautant depuis la cor­niche. Issus des quartiers défa­vorisés de la ville, ils plon­gent pour­tant au pied des vil­las lux­ueuses. Chaque saut représente pour ces jeunes une manière d’échapper à un déter­min­isme social et ontologique : c’est l’affirmation d’une lib­erté, l’occasion d’une resti­tu­tion de leur pro­pre valeur, quand ils se con­sid­èrent eux-mêmes comme des lais­sés pour con­tre. Éprise de cette quête de lib­erté et de sen­sa­tions fortes, Suzanne (Lola Cré­ton) va chercher à s’intégrer au groupe, à quelques jours de son exa­m­en du bac.

Cor­niche Kennedy rap­pelle, dans son dis­posi­tif nar­ratif, le pre­mier long-métrage Douch­es froides d’Antony Cordier. Dans ce film, Mick­ael pré­pare lui aus­si le bac en par­al­lèle de son activ­ité de judo. Sa rou­tine est ébran­lée par l’arrivée de Clé­ment – issu d’un milieu bour­geois et dont le père spon­sorise l’équipe sportive – et la rival­ité nais­sante entre les deux hommes. Con­fron­ter les class­es sociales, déré­gler le quo­ti­di­en par l’intrusion d’un élé­ment per­tur­ba­teur, c’est dans ces mou­ve­ments que le film de Dominique Cabr­era fait écho à celui d’Antony Cordier : les per­son­nages se lais­sent pro­gres­sive­ment dépos­sédés de leurs objec­tifs (la com­péti­tion de judo, le bac) par l’irruption de ten­ta­tions et de pul­sions, et par leur dif­fi­culté à com­pos­er avec un envi­ron­nement étranger.

Les lois de l’attraction

À la dif­férence du film d’Antony Cordier, Dominique Cabr­era exploite dès la séquence d’ouverture la con­fronta­tion entre deux univers antag­o­nistes ; Suzanne, qui évolue dans un milieu hup­pé de la ville est prise la main dans le sac, en train de fouiller dans les affaires du groupe. Ce fla­grant délit per­met à la réal­isatrice de pré­cip­iter Suzanne dans un rite ini­ti­a­tique ; car pour se faire par­don­ner et accepter par le groupe, elle devra elle-même sauter depuis la cor­niche.

C’est égale­ment par cette séquence que la réal­isatrice affiche d’entrée de jeu les enjeux de son dis­posi­tif filmique : assou­vir la recherche sen­sa­tion­nelle de ces per­son­nages. Les plon­geons ver­tig­ineux sont ain­si filmés avec une cer­taine flu­id­ité, une élé­gance qui per­met d’opposer l’imminence du dan­ger avec la beauté sauvage du décor. Plus Suzanne est à l’aise avec la prise de risques, plus elle affirme véri­ta­ble­ment son corps dans l’image, creu­sant sa place au sein du groupe et du tri­an­gle amoureux qu’elle forme avec Meh­di et Mar­co. Tout comme Douch­es froides, le film devient char­nel dans la per­cep­tion que développe Suzanne sur chaque pré­ten­dant et sur son pro­pre corps.

C’est cer­taine­ment dans cette quête de sen­sa­tions fortes que le film révèle aus­si ses pro­pres lim­ites, comme préoc­cupé par la volon­té de nuancer et cir­con­scrire à tout prix ce temps sen­sa­tion­nel. Alors que les per­son­nages explorent leurs lim­ites physiques, Mar­co est l’objet d’une enquête poli­cière, menée à bras le corps par une jeune com­mis­saire (inter­prétée par Aïs­sa Maï­ga). Suiv­ant le groupe de près, cette dernière oscille entre empathie et intégrité pro­fes­sion­nelle, veil­lant à la fois sur ces jeunes et traquant le caïd local auquel Mario est lié. Mal­heureuse­ment, le traite­ment de cette intrigue poli­cière reste arti­fi­ciel, comme si cette trame ne ser­vait que de pré­texte pour men­ac­er la bulle solaire de ces per­son­nages. Cette con­struc­tion ban­cale empêche alors au film de pren­dre véri­ta­ble­ment de l’ampleur et d’affirmer une lib­erté fic­tion­nelle, mal­gré une direc­tion d’acteurs réussie.