La péri­ode Pablo Esco­bar est à l’honneur des fic­tions récentes. Une série Net­flix qui en est à sa deux­ième sai­son, un long-métrage, Par­adise Lost, avec Beni­cio Del Toro dans le rôle du nar­co­trafi­quant… La dis­tance rel­a­tive par rap­port à l’époque évo­quée y est pour beau­coup. Les prin­ci­paux acteurs sont pour la plu­part décédés, en prison, ou à la retraite, bref suff­isam­ment hors-jeu pour ne pas pro­test­er sur le plan judi­ci­aire si leur représen­ta­tion à l’écran ne leur con­vient pas. Le temps a aus­si per­mis à cer­tains d’entre eux de rédi­ger leurs mémoires, et c’est d’ailleurs l’une de ces biogra­phies qui est à l’origine d’Infil­tra­tor.

Le film de Brad Fur­man racon­te l’histoire vraie d’un flic améri­cain – Robert Mazur – qui a con­duit dans les années 80 à l’arrestation de plusieurs des lieu­tenants du par­rain de la drogue colom­bi­en. Infil­tra­tor con­dense en deux heures trois ans d’enquête au cœur de la mafia d’Escobar. S’appuyant intel­ligem­ment sur le réc­it de Robert Mazur, le long-métrage fait à l’ar­rivée très véridique, avec une mod­estie de bon aloi. Le deal est décrit comme un méti­er comme un autre. La mafia est une grande entre­prise, clan­des­tine certes, mais avec une hiérar­chie – du chef de secteur au DRH – proche de celles qui se con­for­ment à la loi. La flambe typ­ique du film de mafia est présente bien sûr, mais plutôt à la marge d’un busi­ness obéis­sant aux mêmes règles cap­i­tal­istes que n’importe quel autre. Le décalage dans le passé sied à cette vision mod­este de l’infiltration en lim­i­tant la surenchère de gad­gets élec­tron­iques. Un sim­ple enreg­istreur à ban­des mag­né­tiques dis­simulé dans une mal­lette fait ain­si office de moyen d’écoute.

Clichés / Codes

Le prob­lème d’Infil­tra­tor est que les enjeux de ce type de films sont plus que con­nus. Le héros va-t-il se per­dre dans le milieu qu’il fréquente ? Va-t-il réus­sir à ménag­er une vie de famille nor­male ? Va-t-il ou non se faire démas­quer ? Brad Fur­man ne cherche aucune­ment à con­tre­car­rer ces ques­tion­nements maintes et maintes fois traités (Les Infil­trés de Scors­ese, Don­nie Bras­co…). Au con­traire, les clichés du genre sem­blent être pour lui des codes à respecter, pour main­tenir la cohérence thé­ma­tique de son pro­jet ou pour assur­er ce qu’il croit être le con­fort du spec­ta­teur. Du coup, le film tend vers la série B sans aspérités, où les hommes de ter­rain sont for­cé­ment plus valeureux que les respon­s­ables de la police et les femmes des petites choses frag­iles – car trop sen­ti­men­tales – qu’il faut sou­vent pren­dre dans ses bras. Peu à peu, un air de déjà-vu sape donc l’intérêt du film. Il se suit sans déplaisir mais sans plaisir non plus.

Et puis le film souf­fre de ne suiv­re aucune véri­ta­ble ligne de force. Le per­son­nage prin­ci­pal – peu à l’aise Bryan Cranston – est entouré d’une série d’humains por­teurs de con­flits, mais que ce soit sa femme délais­sée, son col­lègue bor­der­line, sa nou­velle parte­naire sexy, le mafieux qui devient un ami, chaque inter­ac­tion se dégon­fle vite de toute poten­tial­ité dra­ma­tique. Aucune n’in­flue sur la tra­jec­toire du héros. Her­mé­tique à toute ten­ta­tion, unique­ment dévoué à sa mis­sion, celui-ci fonce tête bais­sée à la proue d’un film qui n’a à l’év­i­dence d’autre pré­ten­tion que de diver­tir en retran­scrivant une série de faits certes fasci­nants (la réso­lu­tion de l’enquête autour d’un faux grand mariage est en soi un petit chef d’œuvre absurde). Dom­mage que le scé­nario renonce à leur trou­ver un sens et que jamais la mise en scène ne cherche à faire plus que plate­ment les illus­tr­er.