Go Home, le pre­mier long-métrage de fic­tion de Jihane Chouaib (Pays rêvé), évoque les cica­tri­ces des con­flits au Liban via un genre de réc­it dont les sché­mas se font ici par­ti­c­ulière­ment pesants : l’énigme poli­cière de type who­dunit (“who’s done it ?”). Nada, une jeune femme d’o­rig­ine libanaise mais exilée depuis longtemps, revient dans l’an­ci­enne mai­son famil­iale aujour­d’hui désertée, dont elle fait sa demeure. Han­tée par le sou­venir du meurtre de son grand-père auquel elle a assisté enfant, elle cherche les restes de l’aïeul dans la pro­priété, sous les regards dés­ap­pro­ba­teurs d’autres préférant le con­fort de l’ou­bli : les gens du vil­lage qui aimeraient éviter de se sen­tir coupables, mais aus­si son pro­pre frère, venu à son tour sur les lieux pour ven­dre la mai­son.

Pas l’ombre d’un doute

Le fan­tôme des vio­lences passées est con­scien­cieuse­ment évo­qué, tan­dis que les rela­tions des deux pro­tag­o­nistes à leur cul­ture d’o­rig­ine sus­ci­tent un fugace intérêt (surtout con­cer­nant le frère, occi­den­tal­isé mais par­faite­ment capa­ble de s’in­té­gr­er aux habitués du coin — on soupçonne que le fait d’être un homme y est pour beau­coup). Cela n’empêche cepen­dant pas le film d’être essen­tielle­ment et laborieuse­ment trac­té par son aspect de scé­nario à com­pléter, d’in­for­ma­tion à amen­er pas à pas pour résoudre le mys­tère : qui a tué Grand-Père ? où est-il enter­ré ? L’en­nui est que ce who­dunit nég­lige des élé­ments essen­tiels : l’en­quête, et les doutes de l’en­quê­teur. Pas ou peu d’en­quête, la source d’in­for­ma­tion essen­tielle étant les sou­venirs d’en­fance de Nada paresseuse­ment retran­scrits en flash­backs. Pas ou peu de doutes, parce que chaque indice égrainé par le film évente toute ambiguïté, telle une évi­dence assénée. Dès la deux­ième itéra­tion mod­i­fiée, on sait que les sou­venirs de Nada sont faussés (com­pren­dre : truqués par le scé­nario) et que la révéla­tion retourn­era l’énon­ci­a­tion de départ. Dès qu’un per­son­nage présen­té comme dou­teux énonce que le grand-père “n’é­tait pas un saint”, on peut être sûr que ce sera finale­ment con­fir­mé. Et tout est à l’avenant, entre les mains d’une réal­isatrice impuis­sante à met­tre en film les errances de l’in­di­vidu et de la com­mu­nauté face aux zones floues de l’His­toire. Tout au plus tente-t-elle de don­ner pau­vre­ment le change en esquis­sant un trou­ble fac­tice, en sug­gérant des sen­ti­ments inces­tueux entre frère et sœur qui ne s’avèrent guère plus sig­ni­fi­cat­ifs qu’une note de marge de scé­nario dés­in­car­née.

Enchaînés

Les sen­ti­ments, l’at­tache­ment aux orig­ines éloignées dans la dias­po­ra, la cul­pa­bil­ité, c’est cen­sé être l’autre grande affaire de Go Home. D’ailleurs, il faut voir avec quelle insis­tance pataude le film va chercher l’é­mo­tion, usant à l’en­vi des gros plans sur le beau vis­age endo­lori de son actrice Gol­shifteh Fara­hani, aux traits certes agréables mais fort mal dirigée. L’é­mo­tion, comme le doute, n’est ici pas sus­citée mais assénée, elle nous hurle de l’ac­cepter comme une évi­dence, et si la légitime ques­tion de la lucid­ité de Nada tan­dis qu’elle crie sa con­vic­tion de sa quête pointe, elle n’est qu’une pure for­mal­ité. La con­clu­sion du film par une déc­la­ra­tion d’amour au pays prend un arrière-goût bien amer, et c’est à son corps défen­dant. Il est évi­dent que les cica­tri­ces du passé sont encore vives au Liban et au sein de la dias­po­ra libanaise. Pour­tant, quand on voit à quel point les sen­ti­ments sont ici dénaturés et mis à la remorque d’un réc­it tout en réflex­es nar­rat­ifs pous­sifs, on se demande si ce sen­ti­men­tal­isme ne serait pas un cache-mis­ère, pour l’im­puis­sance à laque­lle l’en­tre­prise est réduite par son triste académisme.