En 2005, le réfugié poli­tique kurde Mansur Tur­al a fondé en France la société Arc en Ciel Films. Sous cette ban­nière, il a pro­duit et/ou dis­tribué une petite poignée de films en défense de la cul­ture kurde, notam­ment Là-bas, il fait froid (réal­isé par lui-même, sor­ti en 2008, franche­ment raté) et À tra­vers la pous­sière (réal­isé par Shawkat Amin Kor­ki, sor­ti en 2009, un peu plus con­va­in­cant). Puis… Puis on n’a plus enten­du par­ler de Mansur Tur­al, jusqu’à son présent retour pour nous livr­er un film un peu étrange, entre doc­u­men­taire “recon­sti­tué” et fic­tion bricolée sur le réel, un nou­v­el essai hélas pas vrai­ment plus probant que les précé­dents.

Suiv­ant les pas de l’in­tel­lectuel Xurşîd Mîrzengî, mais se met­tant lui-même en scène à l’oc­ca­sion (voire avec ses deux filles), Tur­al part à la ren­con­tre d’autres Kur­des de la région parisi­enne, en quête de con­sid­éra­tions sur l’his­toire et la con­di­tion actuelle de ce peu­ple dérac­iné. Les entre­tiens sont joués plutôt qu’en­reg­istrés, on dis­tingue mal la matière vrai­ment doc­u­men­taire de ce qui relève de l’in­ven­tion (Tur­al habille son enquête sous une forme de con­te philosophique), mais au fond, peu importe : ce n’est pas ce qui gêne le plus, et l’échec du film vient d’ailleurs. Quiconque a pu voir le cat­a­strophique Là-bas, il fait froid sera atter­ré de con­stater qu’en près de dix ans, l’ap­préhen­sion par Tur­al du ciné­ma comme out­il d’ex­pres­sion n’a pas pro­gressé d’un iota. Enten­dons-nous bien : la pré­car­ité de la sit­u­a­tion du peu­ple kurde est indé­ni­able­ment révoltante, mais à ce jour le tra­vail de Tur­al ne rend absol­u­ment pas ser­vice au témoignage de la souf­france col­lec­tive, trop occupé à bross­er celle-ci dans le sens du poil.

Palabres entre les tombes

Fin de jour, comme Là-bas, il fait froid, a tout du film “fait mai­son” avec les moyens du bord, mais leur vrai et fon­da­men­tal hand­i­cap est de n’être portés par aucun regard de cinéaste, sinon une grossière pos­ture prophé­tique chargée d’une grotesque pacotille de forme et de fond. C’est ain­si que dans Fin de jour, à chaque scène où Mîrzengî reste seul dans sa mai­son avec ses sou­venirs et ses craintes pour l’avenir (le sien et celui des siens), Tur­al déclenche la même bat­terie de signes audio­vi­suels à la grandil­o­quence dérisoire, ne valant que pour leur valeur d’al­lé­gories alarmistes usées à force de répéti­tion : les éclairs zèbrent le ciel, les chiens aboient, la caméra fixe et re-fixe le pau­vre homme en con­tre-plongée (il ne manque que les croasse­ments des cor­beaux, présents dans l’autre film)… La moin­dre vis­ite d’un cimetière réveille une propen­sion mor­bide à s’at­tarder sur autant de pier­res tombales que pos­si­ble, comme si c’é­tait la seule manière de célébr­er la mémoire des dis­parus (en insis­tant un peu plus sur la tombe de Yıl­maz Güney, fig­ure tutélaire des cinéastes kur­des, comme pour en invo­quer le patron­age).

Et le dis­cours que Tur­al entend porter à l’écran n’incite nulle­ment à par­don­ner les égare­ments de la mise en scène, tant le fond et la forme s’avèrent à l’u­nis­son. Les échanges (sincères ou joués, au ton direct ou enrôlé de pré­ciosité pré­ten­dant à la poésie) avec d’autres exilés retombent invari­able­ment dans la même tau­tolo­gie de la douleur et de la men­ace per­ma­nente — mais aus­si, plus embar­ras­sant encore, de l’a­mal­game dou­teux. Car Tur­al pré­tend ren­dre son pro­pos uni­versel en ten­dant la main à Paris, la ville d’asile. Avec le plus grand sérieux, il part (dans un long pas­sage avec ses filles) invo­quer l’e­sprit de rébel­lion du 14 juil­let 1789 pour jus­ti­fi­er la men­tal­ité de com­bat des Kur­des, avant de laiss­er les dia­logues trac­er des par­al­lèles plus que hasardeux entre atten­tats parisiens (l’as­sas­si­nat de trois mil­i­tantes du PKK en 2013, et les attaques ter­ror­istes islamistes de 2015) pour en tir­er et répéter ad nau­se­am des banal­ités de bonne con­science déjà éculées et inopérantes (les tueurs islamistes ne représen­tent pas l’is­lam, ils sont la lie de l’hu­man­ité, etc.). Une telle com­plai­sance à pré­ten­dre élargir n’im­porte com­ment la portée de son pro­pos laisse à la fin penser que Tur­al mène une quête dés­espérée : celle d’ar­gu­ments pour con­va­in­cre un reste du monde man­i­feste­ment sourd et aveu­gle que la tragédie kurde nous con­cerne tous. La cause est à défendre, bien sûr, mais com­ment peut-elle espér­er trou­ver un écho quand le plaidoy­er devient une récupéra­tion aus­si incon­séquente ?