Des rails dans la poussière

Lors de la présen­ta­tion d’Insiang à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs en 1978, les fes­ti­va­liers décou­vrirent la mis­ère des bidonvilles de Manille que Fer­di­nand Mar­cos, au pou­voir depuis plus de dix ans, s’efforçait de tenir bien cachée. Avec Lino Broc­ka, décou­vert par le tra­vail de défrichage de Pierre Rissient, c’est un ciné­ma philip­pin de fes­ti­val qui se dévoile au pub­lic inter­na­tion­al, loin de la pro­duc­tion com­mer­ciale du pays. Le refus du cinéaste de tem­pér­er son regard sur la dif­fi­culté des con­di­tions de vie dans son pays en fit l’ennemi per­son­nel d’Imelda Mar­cos, épouse du dic­ta­teur qui se lança dans la pro­duc­tion ciné­matographique afin d’offrir du pays une vision plus en accord avec les désirs du pou­voir. Il faut dire qu’Insiang tranche dans le vif dès son entame. Dans un réal­isme doc­u­men­taire, la pre­mière scène voit le sang couler quand Dado, jeune employé des abat­toirs, égorge des porcs. Le couine­ment des cochons alors que leur chair est déchirée vio­lem­ment agit comme la métaphore d’une société bru­tale, en même temps que comme un aver­tisse­ment de la tragédie qui va se nouer dans cette chronique du petit peu­ple des bas quartiers.

En dehors de ses heures de tra­vail à l’abattoir, Dado est aus­si un petit caïd local, qui trafique et pra­tique les règle­ments de comptes en semant la ter­reur chez les plus jeunes. Il préfèr­era bien vite au dur labeur de l’abattoir l’idée de se faire entretenir par Tonya, veuve d’âge mûre juste un peu moins défa­vorisée que les autres habi­tants de la favela. Pour accueil­lir son jeune amant sous son toit, elle n’hésitera pas à met­tre dehors sans ménage­ment toute une famille de proches désar­gen­tés. Heur­tant le moral­isme de ses voisins, elle se cache à peine du quarti­er dont les murs de tôle masquent mal la promis­cuité et de sa fille Insiang qui partage ses quelques pièces aux trop peu nom­breuses cloi­sons.

Dif­fi­cile de savoir à quel point le ciné­ma européen a franchi les fron­tières asi­a­tiques à l’époque, mais bien plus qu’au néoréal­isme de Rosselli­ni, c’est au geste de Pier Pao­lo Pasoli­ni que fait penser la façon qu’a Broc­ka de « jeter des rails dans la pous­sière » pour embar­quer des trav­el­lings dans les ruelles de terre battue. Tourné en onze jours en décor réel avec des acteurs pro­fes­sion­nels peu con­nus, le film affirme une mise en scène âpre, allant à l’essentiel par des zooms qui met­tent en exer­gue les sujets prin­ci­paux ou de coupes abra­sives qui accélèrent brusque­ment la fin des scènes. Il doc­u­mente le labeur des femmes, toutes pris­on­nières d’étals où elles vendent de l’épicerie ou du pois­son, et l’oisiveté mal­faisante des hommes.

La tragédie des bidonvilles

Ces cousins d’Asie du sud-est des ragazzi filmés quelques années plus tôt dans le Traste­vere, imposent au sexe faible des rela­tions de vio­lence et de pos­ses­sion. Comme chez PPP, filmer pour la pre­mière fois les lieux et les corps des oubliés de la société ne vaut que pour les hiss­er à hau­teur de mélo­drame. Unique fig­ure de pureté, la jeune Insiang s’annonce d’emblée comme la grande sac­ri­fiée de ce monde cor­rompu. Aimée, instru­men­tal­isée, con­voitée, jugée : chaque mem­bre de son entourage en vien­dra à la trahir, la pous­sant sur la voie d’un désir de revanche froid et cal­cu­la­teur. Car comme chez Pasoli­ni égale­ment, la mis­ère ne laisse aux pau­vres d’autre choix que de se vio­len­ter entre eux. Dans la coupe d’une ellipse, la jeune femme, aban­don­née par son amant, voit anéan­ti son désir de fuir de ce labyrinthe des class­es dom­inées. Dès lors, la suc­ces­sion de scènes dans l’obscurité où seul est éclairé le vis­age de la jeune fille, va sign­er le tour­nant noc­turne du film. Vic­time d’un sys­tème dans lequel les forts soutirent ce dont ils ont besoin aux faibles, la vierge déchue cherche répa­ra­tion dans une machi­na­tion de vengeance froide et soli­taire. La belle restau­ra­tion qu’offre Car­lot­ta de cette œuvre mécon­nue rend jus­tice au très beau tra­vail de cadrage des vis­ages de la mère et la fille, pas­sant de leur prison quo­ti­di­enne à une geôle bien réelle. On attend avec impa­tience celle de Manille, réal­isé un an plus tôt par Lino Broc­ka, et qui devrait trou­ver le chemin des écrans français d’ici quelques mois.