Dans Baden Baden, Salomé Richard incar­ne Ana, une jeune femme de 26 ans qui retourne à Stras­bourg pour aider sa grand-mère à faire face à sa vieil­lesse. Ana, quant à elle, ne sait pas vrai­ment com­ment employ­er ses jeunes années. Après une expéri­ence chao­tique sur un tour­nage dans laque­lle elle sus­cite le cour­roux de l’équipe tech­nique par ses retards, elle décide de se con­sacr­er à la con­struc­tion d’une douche pour sa grand-mère, grand pro­jet de plomberie envis­agé de manière à la fois mani­aque et obstinée. Cette édi­fi­ca­tion mal­adroite sert de métaphore au réc­it car Baden Baden emprunte au charme des grands travaux d’été. En effet, le film parvient, à tra­vers le jeu tou­jours espiè­gle de Salomé Richard, à retran­scrire la gai­eté opti­miste pro­pre à la sai­son tout en con­frontant l’héroïne à des épreuves véri­ta­ble­ment physiques dont la vio­lence et la péni­bil­ité éprou­vent sa force et la men­a­cent con­stam­ment de destruc­tion.

Noyade

Le vis­age d’Ana est lisse comme celui d’un chéru­bin mais il s’y loge une tache de nais­sance en relief que la mère de son ancien amant ne manque pas d’assimiler à un vilain pso­ri­a­sis. Ain­si pour­rait-on décrire au mieux la douceur appar­ente de cette chronique d’un été der­rière laque­lle se cachent de cru­elles rugosités. Dès la pre­mière scène, cette jeune fille est d’emblée con­fron­tée à un ordre du monde qui la con­traint avec rudesse et qui n’est pas exempt de rap­ports de force implaca­bles. Pressée au volant d’une voiture, elle doit affron­ter la colère immod­érée d’un tech­ni­cien qui l’incite immé­di­ate­ment à repren­dre la route. L’unique larme qui coule alors sur sa joue annonce les nom­breux espaces aqua­tiques qui peu­plent le film : le piège con­stant de la noy­ade la guette. Con­stam­ment men­acée d’échec, envahie par une ingérence non maîtrisée, Ana doit tour à tour faire face aux con­seils non sol­lic­ités d’une gyné­co­logue l’incitant à garder un enfant non désiré, accepter avec indif­férence une sit­u­a­tion ambiguë avec un ami déjà en cou­ple, con­tr­er les assauts d’un amant nar­cis­sique qui ne la séduit à nou­veau que pour mieux l’abandonner.

Le masculin et le féminin

Mais si la fan­taisie ne naît pas de l’utopie dans Baden Baden, la beauté du film réside dans les straté­gies de résis­tance déployées pour faire face à la tor­nade de la bru­tal­ité. Notre héroïne n’est pas qu’une créa­ture diaphane et sans défense prom­enant sa mélan­col­ie dans un short trop court. Le trou­ble que sus­cite la comédie tient juste­ment à l’ambivalence totale du per­son­nage de Salomé Richard qui, oscil­lant entre le mas­culin et le féminin, au-delà de sa sim­ple androg­y­nie ves­ti­men­taire, ne renonce pas à l’idée de la force et prend plaisir à détru­ire à la mas­sue la baig­noire de sa grand-mère. Pour­tant, c’est la légèreté qui devient l’arme la plus puis­sante. Ana parvient, en effet, à faire face au drame avec clowner­ie et mal­adresse, rap­pelant par là même le jeu sub­lime­ment pataud de la Frances Ha de Noah Baum­bach. En amour, cette héroïne est for­mi­da­ble d’originalité tant elle passe de la séduc­trice guer­rière engagée dans de véri­ta­bles con­quêtes (face au jeune légion­naire qu’elle veut engager sur son chantier) à l’enfant indif­férente aux jeux de pou­voir préférant établir une com­plic­ité égal­i­taire et imma­ture avec Simon (incar­né par Swann Arlaud) que de céder au dés­espoir roman­tique. Les plans oniriques dans lesquels on les voit, elle et l’artiste dont elle est amoureuse, errer nus dans une forêt trop­i­cale sont à cet égard éclairants tant ils soulig­nent le désir utopique de la jeune fille que les corps soient indif­féren­ciés, qu’il existe entre eux un équili­bre par­fait pro­pre aux songes.

Faire les choses jusqu’au bout

On déplore tout de même une accéléra­tion finale du réc­it qui tranche avec la patience rigoureuse avec laque­lle la réal­isatrice avait instal­lé la rela­tion entre petite-fille et grand-mère (Claude Gen­sac) dans leur cocon. Cette dernière, dans sa drô­lerie et sa vivac­ité, est à l’origine d’échanges très savoureux et sin­guliers, mais les autres mem­bres de la famille sont bien plus esquis­sés et car­i­cat­u­raux. On peine à com­pren­dre le lien entre la créa­ture étrange qu’est Ana et leur banal­ité trop soulignée. « Toi aus­si, tu donnes de la force » finit par dire la jeune fille au jeune légion­naire revêche. Il s’agit peut-être là de la manière la plus per­ti­nente de sug­gér­er que les affec­tions les plus pro­fondes ne se situent pas néces­saire­ment en famille, qu’elles peu­vent sauter des généra­tions et qu’elles se tis­sent pro­gres­sive­ment à par­tir du sen­ti­ment d’apaisement qu’elles engen­drent.