C’est comme si le chemin de croix de ce film vers les salles de ciné­ma rel­e­vait d’un cal­cul oppor­tuniste. Jugez plutôt de l’in­trigue : au plus bas dans les sondages à l’ap­proche des élec­tions prési­den­tielles, un chef d’É­tat français sor­tant, chef du par­ti de droite majori­taire, délègue une par­ti­sane des plus douées pour ten­ter de gag­n­er le ral­liement d’une fig­ure poli­tique emblé­ma­tique, mais de gauche, et en retraite en province… Poli­tique-fic­tion extrap­olant sur la fin de man­dat actuelle de François Hol­lande (pour peu qu’on cesse de pré­ten­dre que le PS actuel serait un par­ti de gauche, bien sûr) ? Pas vrai­ment : François Bégaudeau et le réal­isa­teur Pierre Cour­rège ont écrit le scé­nario en 2011, soit à la fin du quin­quen­nat Sarkozy (l’homme qui, rap­pelons-nous, avait pra­tiqué “l’ou­ver­ture” au début de son man­dat). Le film, lui, a vu sa pro­duc­tion retardée par des bis­billes judi­ci­aires pour des salaires impayés, et finit donc par sor­tir en salles avec, en tout, à peu près un quin­quen­nat de retard — sur le papi­er, du moins.

Car à l’ar­rivée, les cinq ans en parais­sent plutôt quar­ante. Si le nom du par­ti prési­den­tiel (“RPP”, réminis­cence du RPR…) sug­gère que les par­tis poli­tiques ne sont que les héri­tiers d’un passé qui devrait être révolu, l’idée de ciné­ma poli­tique appliquée par Cour­rège et Bégaudeau (égale­ment dia­logu­iste… et acteur) sem­ble frap­pée de la même vétusté, arrêtée à une forme de pro­fes­sion­nal­isme autosat­is­fait dont le ton ren­voie aux heures de Verneuil, Decoin et Audi­ard. Un homme d’É­tat s’avère une nou­velle preuve, et même la plus acca­blante vue depuis longtemps, de l’im­puis­sance du ciné­ma français à pro­duire un regard con­va­in­cant sur la poli­tique et son exer­ci­ce. Comme d’autres films, gros (La Con­quête) ou petits (Doutes (chronique du sen­ti­ment poli­tique)), avant lui, le film de Cour­rège suc­combe à des tares trop bien con­nues des ten­ta­tives nationales dans le genre, notam­ment : une fas­ci­na­tion gênante pour les gens de pou­voir, même ceux que l’on pré­tend moquer ; et une con­vic­tion illu­soire que les pos­tures et les bons mots, éclats super­fi­ciels du spec­ta­cle de la poli­tique, suff­isent à eux seuls à faire du ciné­ma. Quand le moin­dre dia­logue est si sur-écrit qu’il sem­ble con­courir pour fig­ur­er dans un cat­a­logue de “petites phras­es”, quand le moin­dre per­son­nage est si mal joué — dans la mesquiner­ie (Patrick Braoudé caboti­nant en cra­pule prési­den­tielle), le cal­cul ou le prag­ma­tisme — qu’il paraît rai­di dans la pose, quand la mise en scène présente pour seul par­ti pris de filmer la scène parisi­enne sous une lumière bleutée et le bon air du Gers sous un soleil écla­tant, com­ment croire un instant à quelque sincérité dans ces inten­tions de satire (ersatz de recon­sti­tu­tions de manchettes du Canard enchaîné) et d’analyse (la poli­tique pour les nuls) ? Son hori­zon tris­te­ment télévi­suel s’ar­rête d’ailleurs à une stature : celui du vieux lion de gauche, icône d’une poli­tique vertueuse, con­va­in­cue et révolue, tout en axiomes et en saintes colères, cam­pé avec une théâ­tral­ité exas­pérante par Pierre San­ti­ni. Ni droite ni gauche : le vide.