Les films équa­to­riens sont si peu nom­breux sur les écrans français que pour les spec­ta­teurs de ceux-ci qui en ver­raient un, la nation­al­ité seule aiderait à en con­serv­er le sou­venir. Juste­ment, Sans automne, sans print­emps (Iván Mora Man­zano, 2012) n’est pas sans rap­pel­er un de ses com­pa­tri­otes, Quand mon tour vien­dra (Víc­tor Arregui, 2006), que le même dis­trib­u­teur Hévadis Films nous a fait très dis­crète­ment par­venir en décem­bre dernier. On y trou­ve deux ambi­tions voisines de for­muler un dis­cours sur l’é­tat de la société dans un réc­it choral — mais aus­si deux dif­fi­cultés sem­blables à dépass­er l’at­trait pour leurs pro­pres dis­posi­tifs. Dans la grande ville de Guayaquil, le film de Mora suit une petite dizaine de per­son­nages, cer­tains mar­gin­aux et d’autres moins, tous en rup­ture avec leur milieu et en quête d’un bon­heur évanoui. Out­re un scé­nario organ­isant des ren­con­tres entre eux comme s’ils fai­saient par­tie de la même com­mu­nauté (soit un micro­cosme reflé­tant la généra­tion active de la société équa­to­ri­enne), le mon­tage con­fronte les par­cours et les sit­u­a­tions des uns et des autres, et par­fois d’eux-mêmes à l’oc­ca­sion de quelques allers-retours tem­porels.

Quelques idées séduisantes en affleurent (comme cette suc­ces­sion de plans d’un même homme à trois moments dif­férents dans un même ascenseur). Mais le tout ne s’empêche pas d’en­tretenir une cer­taine con­fu­sion, finale­ment à l’im­age de celle du dis­cours du cinéaste, qui sem­ble vouloir en faire beau­coup dans sa mise en scène pour seule­ment épais­sir un som­maire pos­tu­lat de départ diverse­ment illus­tré (la recherche d’un bon­heur qui échappe aux per­son­nages). Dif­fi­cile en effet de suiv­re son film quand il pré­tend met­tre sur la même échelle de valeur un étu­di­ant en droit en révolte con­tre la cor­rup­tion et un com­mer­cial rêvant de retrou­ver ses réflex­es d’ado­les­cence, la crise con­ju­gale de ce dernier précé­dant son moment de nos­tal­gie et la crise d’un autre cou­ple à cause du retour d’un amour de jeunesse, l’ex-com­pagne du com­mer­cial qui lorgne vers le petit copain d’une autre jeune femme, etc. Du coup, on voit un peu trop les effets par lesquels le film tente de don­ner à tout cela une illu­sion d’u­nité sinon de con­ver­gence, entre les ren­con­tres oppor­tuné­ment arrangées par le scé­nario, l’usage généreux de musique diégé­tique rock, le mon­tage sac­cadé des scènes accélérant laborieuse­ment le rythme, et enfin ce per­son­nage de dealeuse de pilules rebelle à cica­trice, dont le film fait un hypothé­tique porte-parole de ses préoc­cu­pa­tions, l’en­voy­ant avec son mag­né­to­phone inter­roger les uns et les autres sur leurs déf­i­ni­tions du bon­heur (grande ques­tion).

El punk es muerto

D’un bout à l’autre, Iván Mora (dont c’est le pre­mier long-métrage) man­i­feste surtout son plaisir de filmer et de mon­ter, mul­ti­pli­ant, out­re les effets de mon­tage, les petits mou­ve­ments de caméra plus ou moins sig­nifi­ants mais sou­vent déco­rat­ifs. Ce qui ne serait pas si gênant s’il ne se repo­sait pas sur un thème-pré­texte aus­si envahissant que peu dévelop­pé, une pré­ten­tion si peu con­crétisée de dis­cours scep­tique envers les insti­tu­tions et l’avenir. La façon dont le réal­isa­teur vend son film comme une “bal­lade punk” (sans doute sur la foi de son usage de musique et de ses deux per­son­nages les plus rebelles, dont l’é­tu­di­ant en droit qui finit par se ton­dre le crâne à l’iro­quoise et à penser au sui­cide) se digère d’au­tant moins bien que ses efforts osten­si­bles pour bien filmer, bien mon­ter, men­er sans faib­lir son réc­it laborieuse­ment vir­tu­ose, accouchent finale­ment d’in­car­tades pas franche­ment déton­nantes au regard des con­ven­tions.