Neuf ans après leur précé­dent et pre­mier long métrage By the Ways, a Jour­ney with William Eggle­ston, déroutant hybride de fic­tion et de reportage autour du célèbre pho­tographe, le tan­dem Vin­cent Gérard et Cédric Laty (réal­isa­teurs, scé­nar­istes, chefs opéra­teurs, mon­teurs, pro­duc­teurs et dis­trib­u­teurs) revient avec une nou­velle ten­ta­tive d’hy­bri­da­tion, cette fois sur un sujet moins “artis­tique”. Dans la com­mune bour­guignonne et viti­cole de Per­nand-Verge­less­es, L’Homme-Fumée — Une aven­ture démoc­ra­tique envoie un mys­térieux eth­no­logue (fic­tif) inter­roger les habi­tants (réels — pour la plu­part) comme il le ferait d’une peu­plade lui étant étrangère.

L’am­bi­tion du film — con­stru­ire la fic­tion en con­ser­vant le ter­rain réel en son sein — est limpi­de, même trop. Face à cet étrange inter­locu­teur qui sem­ble venu d’une autre planète mais sait met­tre en con­fi­ance, les habi­tants du vil­lage se con­fient, évo­quent les tour­ments locaux, les dif­fi­cultés nou­velles de la viti­cul­ture, les carences de l’e­space pub­lic et de la vie poli­tique. Il y a de toute évi­dence un vrai sujet, des choses à creuser et sur lesquelles enquêter, des vis­ages et des mots à scruter, mais les réal­isa­teurs préfèrent enchâss­er ce qu’ils recueil­lent dans un écrin pour en tir­er un réc­it ayant le pou­voir de la fic­tion. Cela ne tient pas seule­ment aux quelques inter­venants fic­tifs : toute l’esthé­tique du long métrage, notam­ment visuelle (filmé en noir et blanc au for­mat Scope avec un let­trage de titres et une intro­duc­tion écrite rap­pelant moult œuvres hol­ly­woo­d­i­ennes clas­siques), est tra­vail­lée pour le rap­procher d’une œuvre de fic­tion, en l’oc­cur­rence de ces fic­tions sociales améri­caines de l’Âge d’or, plus ou moins pop­ulistes, sur la recon­struc­tion d’une com­mu­nauté en péril — d’ailleurs, l’eth­no­logue n’a-t-il pas pour nom Tom Joad, comme le héros des Raisins de la colère, le roman de John Stein­beck et le film de John Ford ?

En laboratoire

L’en­nui est qu’à l’in­star de cette référence trop osten­si­ble, la fic­tion con­stru­ite ne ren­con­tre jamais vrai­ment le réel cap­té, sem­ble vouloir s’im­primer sur lui sans néces­sité. Ces appa­rats imi­tant un type de ciné­ma invo­qué pour — a pri­ori — en sub­limer un autre restent à l’é­tat d’en­lu­min­ures, don­nant au matéri­au sujet une sur­face peut-être cha­toy­ante pour le cinéphile mais guère de relief. Sans doute les auteurs sont-ils un peu trop amoureux de leur dis­posi­tif : on en voit un symp­tôme dans le fait que pen­dant les inter­views, le film ne peut s’empêcher de laiss­er échap­per un plan rap­proché sur un acces­soire emblé­ma­tique, le micro bidi­rec­tion­nel vin­tage avec lequel les vil­la­geois sont enreg­istrés (le son mono avec lequel leurs témoignages sont ren­dus ne faisant qu’ap­puy­er l’il­lus­tra­tion du choix de la touche vin­tage). Et puis, le réc­it qui se dégage de ce rafis­to­lage (un étranger vient recueil­lir les maux d’une com­mu­nauté et, peut-être, lui porter sec­ours) reste étrange­ment abstrait, loin­tain, alors que sur la papi­er il a la capac­ité d’un drame édi­fi­ant — on en devine les con­tours, l’in­ten­tion, mais il ne touche pas, inca­pable d’escamot­er sa nature d’esquisse théorique et de brico­lage esthé­tique. Gérard et Laty sem­blent con­sid­ér­er la fic­tion comme un pro­duit pou­vant s’obtenir en faisant réa­gir le réel en lab­o­ra­toire. Or leur expéri­ence ren­con­tre le même écueil que celle de Franken­stein : le corps bouge, mais où est passée la vie ?