C’est Ros­alie Blum, le roman graphique en trois tomes de Camille Jour­dy, qui a fourni au scé­nar­iste Julien Rap­pe­neau une matière riche pour son pre­mier film en tant que réal­isa­teur. Scrupuleux, la fidél­ité du réal­isa­teur envers le roman ne lui fait pas pren­dre beau­coup de risques. On y suit trois per­son­nages menant une vie soli­taire dans une ville de province non iden­ti­fiée : Vin­cent Machot, coif­feur à la vie rangée, sous la coupe de sa mère qui vit au-dessus de lui et qui pra­tique l’art de la cul­pa­bil­ité – et des mar­i­on­nettes. Ros­alie Blum, épi­cière esseulée et adepte de whisky, dont le vis­age provoque une impres­sion de déjà-vu chez Vin­cent. Et Aude, la nièce de Ros­alie, qui s’est échap­pée de la mai­son bour­geoise de ses par­ents pour men­er une vie pré­caire et sans but. Un jour, Vin­cent se met à suiv­re Ros­alie sans trop savoir pourquoi.

S’approprier un univers

Bras­sant des élé­ments de comédie roman­tique, cette his­toire nous plonge dans le quo­ti­di­en un peu terne et dépres­sif de trois indi­vidus aux antipodes. L’ensem­ble des per­son­nages sont par moments un brin car­i­cat­u­raux (prin­ci­pale­ment les per­son­nages sec­ondaires comme celui d’Ané­mone en mégère manip­u­la­trice, le cousin de Vin­cent, les acolytes d’Aude) mais l’his­toire com­plexe qui lie les trois pro­tag­o­nistes révélée avec finesse à mesure que le film avance et que les regards changent et s’échangent, tem­père cette ten­dance, et le choix de Noémie Lvovsky en Ros­alie Blum intri­g­ante et émou­vante n’y est pas pour rien. Julien Rap­pe­neau n’a sem­ble-t-il pas vrai­ment cher­ché à appos­er sa pat­te : sont repro­duits par­fois à l’i­den­tique cer­tains intérieurs du roman (jusqu’à cer­tains acces­soires), ses couleurs chaudes, cer­tains dia­logues. Mal­gré ce par­ti pris tim­o­ré, il parvient par moments à insuf­fler à la fois une énergie et un par­fum de mélan­col­ie qui con­fèrent au film un cer­tain charme.

Jeu de pistes

Repro­duisant la struc­ture nar­ra­tive du roman à trois voix (le point de vue de Vin­cent, celui d’Aude et celui de Ros­alie), Julien Rap­pe­neau tire habile­ment les ficelles de son réc­it en manip­u­lant ses spec­ta­teurs comme il manip­ule gen­ti­ment ses per­son­nages, à l’aide de rup­tures de réc­it et d’el­lipses. Com­mence alors une mis­sion d’es­pi­onnage vire­voltante, un jeu de fauss­es pistes à tra­vers la ville dans un réc­it imbriqué qui alterne franch­es scènes de comédie bur­lesque et moments de désen­chante­ment qui appor­tent justesse et authen­tic­ité aux trois pro­tag­o­nistes. Ce mélange donne au film un équili­bre néces­saire pour qu’il ne se réduise pas à un réc­it unique­ment cocasse. Une même scène va être à nou­veau revécue selon le point de vue du per­son­nage qui s’adresse à nous et nous fait réé­val­uer ses enjeux et la nature des rela­tions qui se tis­sent. C’est ce jeu per­ma­nent avec la réal­ité qui donne au film son dynamisme et une dimen­sion ludique, même si ce procédé est loin d’être nou­veau.