Depuis que les signes d’ouverture du pays ne cessent de s’accumuler, le ciné­ma cubain sem­ble béné­fici­er d’un intérêt crois­sant de la part de nos dis­trib­u­teurs. Après les sor­ties en 2014 de Melaza et de Una Noche puis la petite rétro­spec­tive con­coc­tée par le Forum des Images en novem­bre 2015, c’est aujourd’hui l’un des plus grands suc­cès du box-office local qui trou­ve le chemin des salles français­es. Film à mes­sage par excel­lence, Cha­la, une enfance cubaine racon­te la dif­fi­cile vie quo­ti­di­enne d’un enfant de La Havane qui tente de trou­ver sa voie entre une mère tox­i­co­mane et une insti­tutrice aus­si autori­taire que bien­veil­lante. L’éd­i­fi­ante his­toire porte en elle tous les ingré­di­ents néces­saires à une dif­fu­sion un peu moins con­fi­den­tielle que ce à quoi sa nation­al­ité aurait pu le con­damn­er : un héros débrouil­lard d’une dizaine d’années, une pein­ture sociale par­fois pathé­tique, l’institution de l’école érigée comme rem­part con­tre les iné­gal­ités et le socle de la patrie. Con­traire­ment à ce qu’on pou­vait espér­er, il ne faut pas pour autant atten­dre du film d’Ernesto Daranas des vel­léités con­tes­tataires à l’égard du pou­voir en place, la pro­duc­tion étant assurée par l’In­sti­tut Cubain des Arts et des Indus­tries Ciné­matographiques : tout au plus fera-t-on allu­sion à l’âge des dirigeants du pays pour ren­dre illégitime la déci­sion de met­tre à la retraite une insti­tutrice vieil­lis­sante que sa hiérar­chie juge encom­brante. Pour­tant, le scé­nario ne manque pas d’opportunités pour abor­der de front des sujets encore tabous dans la société cubaine : la pros­ti­tu­tion, la con­som­ma­tion de drogues, le racisme, la place de la reli­gion à l’école, etc. Si ces thèmes ne sont pas traités sous un angle véri­ta­ble­ment polémique – enten­dons par là socié­tal dans la mesure où ils sont à chaque fois le fait d’un per­son­nage en mesure d’exercer son libre-arbi­tre au-delà de ce qu’imposerait le sys­tème –, Ernesto Daranas s’en tire cor­recte­ment en évi­tant de tomber dans les juge­ments de valeur. Certes, le par­cours de la mère de Cha­la est par­fois dépeint à la manière d’un Dossier de l’écran (sexe tar­ifé, con­som­ma­tion de drogues, man­que­ments répétés aux devoirs mater­nels) mais le pro­pos du film n’est pas pour autant de faire corps con­tre elle. Par le prisme de la vieille insti­tutrice sévère mais bien­veil­lante, Cha­la, une enfance cubaine exige plutôt de cha­cun de ses per­son­nages le max­i­mum de ce qu’il est capa­ble de don­ner, porté prob­a­ble­ment par l’espoir sincère d’amener les spec­ta­teurs cubains à cul­tiv­er empathie et tolérance à l’égard de leurs sem­blables.

Les bonnes intentions

Il est du coup dom­mage que le film, au-delà de ses par­tis-pris de mise en scène assez peu inspirés se lim­i­tant à un nat­u­ral­isme plutôt neu­tre (lumière naturelle, caméra portée, mon­tage trop soucieux de respecter la pro­gres­sion nar­ra­tive), s’en tienne à un pro­gramme aus­si prévis­i­ble en dessi­nant une ligne claire entre les bons et les méchants : d’un côté, la pro­tec­trice de Cha­la adorée et respec­tée de tous ses élèves, de l’autre les enseignants hos­tiles aux cas d’enfants sor­tant du cadre régle­men­taire de l’école. Le manichéisme de l’écriture et de nom­breux dia­logues ne ménage que très peu d’ambiguïtés dans la manière qu’ont les per­son­nages de pren­dre par­ti sur un sujet dont le dis­cours sous-jacent est pour­tant éminem­ment poli­tique. En effet, les prob­lé­ma­tiques que char­rie la pos­si­ble exclu­sion de cer­tains élèves pour des motifs un peu fal­lac­i­eux (l’absence d’une adresse fixe, le rap­port capitale/province, l’expression d’une croy­ance religieuse) aurait pu offrir un matéri­au intéres­sant pour traiter la ques­tion de l’espace et d’un rap­port au monde, et ain­si sor­tir de l’exercice de l’illustration. Là où cer­tains films cubains ont pris soin de pren­dre en compte la ques­tion du ter­ri­toire (la cen­tral­i­sa­tion du pou­voir à La Havane, la bar­rière naturelle qu’est la mer de Caraïbes et qui fait du pays une prison à ciel ouvert) pour la con­fron­ter au dis­cours d’unité nationale hérité des idées de la révo­lu­tion, Cha­la, une enfance cubaine n’accède jamais à cette dimen­sion. Le hors-champ et l’ellipse, alors qu’ils devraient faire par­tie inté­grante de la nar­ra­tion afin d’ouvrir des pistes de réflex­ion, sont évac­ués au prof­it d’une réso­lu­tion totale des enjeux qui for­mate quelque peu l’idée que doit se faire le spec­ta­teur des thèmes abor­dés : du sort de la vieille insti­tutrice à celui de Cha­la, en pas­sant par le devenir de sa petite copine et les ques­tion­nements éthiques de la direc­tion de l’école, le scé­nario fait le choix de ne rien laiss­er en sus­pens. Au bout du compte, même si l’énergie du film parvient par endroits à être com­mu­nica­tive, Cha­la, une enfance cubaine ne se déleste jamais de son éti­quette de film aux inten­tions trop lis­i­bles. S’il est dif­fi­cile de notre point de vue de juger de l’intérêt de cette démarche auprès des locaux, force est de con­clure qu’il ne présen­tera d’intérêt pour un pub­lic non cubain que celui d’un cer­tain dépayse­ment tant les prob­lé­ma­tiques de fond ne sont qu’­ef­fleurées. C’est un peu juste pour sym­bol­is­er le renou­veau d’un ciné­ma à qui on ne peut souhaiter que le meilleur pour les prochaines années.