Cela fait douze ans que nous étions sans nou­velle de Pas­cale Bre­ton. Mis à part un moyen-métrage Château Rose en 2013 et quelques col­lab­o­ra­tions au scé­nario pour la télévi­sion, le très beau coup d’es­sai que fut Illu­mi­na­tion en 2004 n’avait pas con­nu de suite. Il faut pour­tant recon­naître à la réal­isatrice d’avoir su impos­er dès son pre­mier film une vraie sin­gu­lar­ité de ton dans sa manière de dépein­dre entre doutes et décalage les tour­ments exis­ten­tiels d’un jeune Bre­ton. La jolie famil­iar­ité qui émanait de ce résul­tat aus­si incon­gru qu’en­t­hou­si­as­mant nous avait lais­sés un peu orphe­lins : c’est donc avec une joie non dis­simulée que nous accueil­lons Suite armor­i­caine, ce deux­ième long-métrage un peu hors-normes, à la fois libre dans sa struc­ture éclatée qui se nour­rit des incon­stances des per­son­nages et pré­cis dans son obsti­na­tion à tra­vers­er les apparences. S’il est prob­a­ble­ment plus grave et moins fan­tasque qu’Illu­mi­na­tion, Suite armor­i­caine con­tin­ue néan­moins de se nour­rir de cette cir­cu­lar­ité des éner­gies entre les per­son­nages. Mais surtout, on retrou­ve cette mal­ice pro­pre au ciné­ma de Pas­cale Bre­ton, faisant de l’ex­is­tence un étrange jeu de piste parsemés d’énigmes à déchiffr­er. Quelque part entre la mytholo­gie et l’in­tro­spec­tion per­son­nelle, la réal­isatrice filme l’e­space se dérobant sous les pieds de ses per­son­nages, faisant fi des fron­tières (géo­graphiques, sen­ti­men­tales, fil­iales, sur­na­turelles) pour mieux touch­er à l’ab­strac­tion de leur être.

Destins croisés

Deux per­son­nages qui n’ont a pri­ori rien à voir ensem­ble fréquentent l’u­ni­ver­sité de Rennes. Françoise, la petite cinquan­taine et pro­fesseure d’his­toire de l’art, a fui Paris qu’elle ne sup­por­t­ait plus pour venir retrou­ver ses racines en Bre­tagne. Elle fut elle-même étu­di­ante dans cette uni­ver­sité, époque durant laque­lle elle avait noué des ami­tiés désor­mais figées sur une vieille pho­to en noir et blanc qu’elle trans­porte avec elle. Ion, quant à lui, est un jeune étu­di­ant en géo­gra­phie de 19 ans : pré­ten­du­ment orphe­lin, il tombe rapi­de­ment amoureux d’une jeune aveu­gle qui étudie avec lui. Chez Pas­cale Bre­ton, les signes ne trompent jamais : c’est en com­para­nt avec elle ­– alors qu’elle n’y voit rien – deux car­togra­phies pour y trou­ver la simil­i­tude que Ion com­prend qu’elle est faite pour lui. Pour Françoise et Ion, ce début d’an­née uni­ver­si­taire sym­bol­is­erait un nou­veau départ : la pre­mière s’est éloignée d’un com­pagnon qui avait fini par endoss­er le rôle de psy­ch­an­a­lyste intrusif ; le sec­ond a réus­si à met­tre de la dis­tance entre lui et sa mère, une femme égoïste et cul­pa­bil­isante qui n’ar­rive pas à (ou ne veut pas) met­tre de l’or­dre dans sa vie. Sauf que Suite armor­i­caine ne se con­tente bien enten­du pas de cet état de fait : der­rière l’ap­par­ente dynamique qui se met en place, la réal­isatrice enreg­istre de manière déstruc­turée les fis­sures de ses deux per­son­nages, à la fois pour­suiv­is par des fan­tômes dont ils n’ont pas mesuré l’in­flu­ence et tétanisés à l’idée de leur pro­pre dis­lo­ca­tion dans un monde qu’ils ne parvi­en­nent plus à déchiffr­er.

La traversée des apparences

Pour­tant, il est essen­tielle­ment ques­tion de lec­ture dans le film : Ion apprend à se famil­iaris­er avec les cartes de géo­gra­phie pour mieux appréhen­der le monde physique qui l’en­toure ; Françoise analyse pour ses étu­di­ants des tableaux qui four­mil­lent de sym­bol­es et mes­sages cachés lais­sés par ceux qui les ont peints. Mais le brouha­ha con­stant qui occupe le champ sonore (une belle scène où la pro­fesseure a du mal à pos­er sa voix dans le micro pour cou­vrir le chahut des élèves) trahit l’in­cer­ti­tude qui par­court Suite armor­i­caine de bout en bout. C’est bien tout ce qui fait le prix de ce beau film con­stam­ment sur le fil et qui ne cherche pas à élever la voix : le regard que pose Pas­cale Bre­ton sur ses per­son­nages ne prend jamais l’as­cen­dant sur eux. Plutôt que de s’in­téress­er au pathé­tique pos­si­ble de cer­taines sit­u­a­tions (le vol assumé d’un man­teau par l’an­ci­enne amie de Françoise par ailleurs mère d’Ion), la caméra préfère faire corps avec cette absurde tragédie qui se joue sous nos yeux. Cela donne par­fois le sen­ti­ment d’un film qui, à l’im­age de ses per­son­nages, se désar­tic­ule pour attein­dre un cer­tain délite­ment. Et c’est dans cette lente dés­in­té­gra­tion du temps – où même les rêves les plus lis­i­bles vien­nent obscur­cir toute pen­sée qui se voudrait réflex­ive – que Suite armor­i­caine trace sa route, aus­si sin­ueuse soit-elle, vers un ter­ri­toire aus­si beau qu’in­con­nu.