Mod­este pro­duc­tion fin­landaise, Let­tres au père Jacob repose sur un sché­ma maintes fois éprou­vé au ciné­ma : la cohab­i­ta­tion de deux per­son­nages que tout oppose et qui, par la force des choses, vont pro­gres­sive­ment s’ap­privois­er jusqu’à devenir indis­pens­ables l’un pour l’autre. Ici, la rel­a­tive orig­i­nal­ité du dis­posi­tif tient du pro­fil plutôt atyp­ique des deux indi­vidus : d’un côté, Leila, femme rus­tre au physique imposant, con­damnée à per­pé­tu­ité pour meurtre et finale­ment relâchée après douze ans de déten­tion ; de l’autre, le père Jacob, un religieux aveu­gle et soli­taire qui attache un soin par­ti­c­uli­er à répon­dre aux quelques let­tres de dés­espérés qu’il reçoit. C’est d’ailleurs pour le sup­pléer dans cette tâche assez peu con­traig­nante que Leila est invitée par l’ad­min­is­tra­tion péni­ten­ti­aire à se ren­dre dans cette région reculée de Fin­lande. Mais on se doute rapi­de­ment que les raisons de cette ren­con­tre for­cée sont à chercher ailleurs : auprès de cet homme mod­este et plein de piété, la crim­inelle va peut-être trou­ver le par­don dont elle a besoin pour pou­voir entamer une nou­velle vie.

La piété face à la monstruosité

Le fab­uleux La Fiancée de Franken­stein (1935) présen­tait déjà une con­fig­u­ra­tion sim­i­laire : dans le film de James Whale, la créa­ture, traquée sans relâche par les vil­la­geois, trou­vait refuge chez un vieil ermite aveu­gle. Peu soucieux du physique effrayant de son vis­i­teur, le vieil­lard s’at­tachait à le nour­rir et à s’oc­cu­per de lui avec une dévo­tion qui ne demandait aucun retour. Dans Let­tres au père Jacob, le geste n’a en revanche rien de totale­ment gra­tu­it : si la venue de Leila per­met de rompre une soli­tude et un isole­ment, elle n’est pas non plus le fruit du hasard. Se gar­dant dans un pre­mier temps de nous révéler qui la jeune femme a tué et pour quelles raisons elle a béné­fi­cié d’une remise en lib­erté, le scé­nario met d’emblée ses deux per­son­nages sur un pied d’iné­gal­ité. Et la révéla­tion finale ne fait que con­firmer ce que la mise en oppo­si­tion entre l’homme vul­nérable et la femme menaçante lais­sait crain­dre : il y a finale­ment une rai­son à tout et si Leila a béné­fi­cié d’une grâce, c’est qu’une force supérieure a agi pour elle, capa­ble de voir en elle l’hu­man­ité dont elle-même se croy­ait désor­mais privée.

Le crime a ses raisons

Seule­ment, dans cette manière de vouloir ramen­er ce per­son­nage opaque à un cer­tain ordre moral (le crime était presque jus­ti­fié, rap­pelant la con­clu­sion rou­blarde d’Il y a longtemps que je t’aime de Philippe Claudel), on est en droit de soupçon­ner le réal­isa­teur de jouer les démi­urges un brin con­de­scen­dants. Et pour s’en con­va­in­cre, il suf­fit de voir avec quel soin la mise en scène s’embourbe dans une pause affec­tée, une grav­ité exces­sive : pour­tant d’une courte durée (1h16), Let­tres au père Jacob mul­ti­plie les plans qui s’étirent sans rai­son, les improb­a­bles angles de vue pour faire «auteur». Mais ce qui fait cru­elle­ment défaut au film, c’est le regard : pas même dans l’écri­t­ure, lim­itée à cette dual­ité de temps en temps inter­rompue par un posti­er sus­picieux jusqu’à la car­i­ca­ture, le réc­it ne donne la pos­si­bil­ité à ses per­son­nages de s’af­franchir de ce qui les car­ac­térise lour­de­ment. Les larmes finales de Leila trahissent finale­ment l’in­ten­tion de départ : faire du mélo avec peu de moyens, le reste du film n’é­tant qu’une mise en bouche aux ingré­di­ents trop facile­ment iden­ti­fi­ables pour provo­quer l’ef­fet espéré.