Décou­vert lors de la dernière édi­tion du FID­Mar­seille dont il est repar­ti avec le prix du GNCR, Le Divan du monde arrive sur la pointe des pieds dans les salles français­es. Il faudrait pour­tant l’ac­cueil­lir à bras ouvert tant le film de Swen De Pauw réus­sit ce mod­este exploit d’ou­vrir une fenêtre sur le monde et per­met d’é­couter, comme un témoin, dif­férents réc­its, dif­férents par­cours de vie dans un cab­i­net de psy­chi­a­trie. Pas n’im­porte lequel, celui du doc­teur Georges Fed­er­mann, instal­lé à Stras­bourg. On ne quit­tera pas son bureau, plongé dans l’in­tim­ité de l’échange thérapeu­tique et bous­culé par ses méth­odes de tra­vail pour le moins icon­o­clastes, à l’im­age du joyeux désor­dre qui règne dans le lieu.

En analyse

Orig­i­naires du quarti­er, du vil­lage voisin ou d’un autre con­ti­nent, Diane, Gilbert, Karim ou encore Clau­dine vien­nent con­fi­er ici leur his­toire pour la pre­mière fois ou pour la 25ème année con­séc­u­tive. Pour cer­tains, il s’agit de trou­ver un refuge, une oreille atten­tive ; pour d’autres, c’est l’envie de vivre qu’il faut préserv­er. Résumé ain­si, Le Divan du monde pour­rait laiss­er crain­dre un énième doc­u­men­taire sur les qual­ités et défauts de la psy­chi­a­trie mod­erne comme il nous en arrive tous les qua­tre ou cinq ans. Autre crainte, celle d’un voyeurisme ou d’une com­plai­sance visant à faire s’api­toy­er le spec­ta­teur sur le sort de cha­cun. Or, ici, c’est le monde qui vient se livr­er, le monde dif­frac­té en quelques por­traits esquis­sés en des séquences qui tien­nent à dis­tance tout sen­sa­tion­nal­isme. On vient chercher un peu d’aide, la force de se lever le matin.

Par un dis­posi­tif min­i­mal, soit deux caméras offrant le champ et le con­trechamp d’une dis­cus­sion entre le thérapeute et son patient, Swen De Pauw parvient à faire ressen­tir ce qui se joue dans ce cab­i­net, pareil à un navire dont on ignore s’il ne va pas s’effondrer à la prochaine rafale. On ne saurait trou­ver les mots justes pour qual­i­fi­er cer­tains réc­its tant ceux-ci se révè­lent boulever­sant (à l’in­star de ce Mau­ri­tanien, ancien esclave) et dis­ent tout du rap­port de con­fi­ance qui s’est noué entre les deux inter­locu­teurs. Car les his­toires racon­tées mêlent à la fois les tragédies de l’immigration, les para­noïas quo­ti­di­ennes ou encore les douces folies de la jalousie… On peut pass­er ain­si du rire aux larmes, face à la tru­cu­lence du doc­teur Fed­er­mann et la cocasserie de ses répons­es aux ques­tions, par­fois absur­des, qu’on lui pose : ses pre­scrip­tions sont plus ou moins fan­tai­sistes, il n’hésite pas à envoy­er paître une patiente dès qu’elle se mon­tre trop impa­tiente etc. Le mon­tage du film réus­sit à ne pas hiérar­chis­er les patients et les drames mais à les ren­dre tous sin­guliers, cha­cun revenant régulière­ment s’é­panch­er sur leur fau­teuil qu’ils ont par­fois du mal à quit­ter. Cet humour qui tra­verse Le Divan du monde sert surtout de con­tre-pied à ce sen­ti­ment mélan­col­ique qui imprègne pro­gres­sive­ment le film : per­son­ne ne sera soigné, per­son­ne ne sor­ti­ra guéri. Il s’agit juste de faire en sorte que la vie con­tin­ue, un jour de plus, un jour après l’autre. Sen­ti­ment asséné avec une douceur bien­veil­lante, un sourire aux lèvres et une main ten­due.