Après avoir ten­té de mod­erniser le théâtre shake­spearien en adap­tant au monde con­tem­po­rain Ham­let en 2000 et Cym­be­line en 2014, Michael Almerey­da s’at­taque à un nou­veau pro­jet ambitieux mais plutôt risqué : suiv­re sur un film entier les expéri­men­ta­tions du chercheur Stan­ley Mil­gram (Peter Sars­gaard) qui remar­qua au cours de ses travaux de 1961 la ten­dance générale de l’homme à obéir, même lorsqu’on lui com­mande de mal­traiter autrui. Ce que Mil­gram cher­cha courageuse­ment à prou­ver, c’est que la fameuse « banal­ité du Mal », évo­quée par la philosophe Han­nah Arendt dans Eich­mann à Jérusalem pour expli­quer l’obéis­sance de la pop­u­la­tion alle­mande à Hitler, est pos­si­ble partout. Le sci­en­tifique eut à com­bat­tre l’hos­til­ité de l’opin­ion puri­taine, peu dis­posée à enten­dre par­ler d’une com­para­i­son entre le nazisme et l’Amérique. Le film assume d’ailleurs son car­ac­tère à la fois provo­ca­teur et his­torique en met­tant en par­al­lèle cette recherche sur les améri­cains et les images du procès d’E­ich­mann.

Une expérience ratée

L’in­ten­tion de départ de Michael Almerey­da a beau être plutôt orig­i­nale et intéres­sante, le scé­nario som­bre mal­heureuse­ment dans une monot­o­nie atter­rante, où les tests et dis­cours pon­tif­i­ants tour­nent en boucle. Exper­i­menter tombe dans un des pires tra­vers du film « à thèse » :  martel­er inex­orable­ment son mes­sage comme un vieux pro­fesseur sénile red­outant que quelque chose ait échap­pé à son audi­toire. Le réal­isa­teur cherche aus­si à « expéri­menter » une forme ciné­matographique riche en procédés de dis­tan­ci­a­tion qui ren­force hélas la lour­deur didac­tique de son dis­posi­tif. Il use et abuse de nom­breux regards et adress­es directes du chercheur à la caméra, mais il les emploie à rebours de leur fonc­tion habituelle  : loin de faciliter la con­science cri­tique du spec­ta­teur, ils font seule­ment du spec­ta­teur l’au­di­toire cap­tif de ce cours inter­minable. Dans une autre ten­ta­tive formelle un peu balourde, une incrus­ta­tion d’im­age doc­u­men­taire en arrière-plan rem­place soudaine­ment les décors du film alors que le cou­ple du savant et sa femme dînent avec un col­lègue. Sous pré­texte de met­tre en valeur la vérac­ité doc­u­men­taire de cette fic­tion, l’im­age d’archive se voit util­isée comme une sim­ple toile de fond, pour ne pas dire un acces­soire de déco­ra­tion.

L’oubli du personnage

Exper­i­menter ne sem­ble avoir retenu de son per­son­nage que son didac­tisme sup­posé d’en­seignant, sans s’in­téress­er vrai­ment aux reliefs de sa per­son­nal­ité. Pour­tant, le réal­isa­teur saupoudre çà et là quelques infor­ma­tions : sa mal­adresse, son car­ac­tère acar­iâtre avec ses étu­di­antes, son goût pour la provo­ca­tion – autant d’élé­ments qui auraient pu enrichir le per­son­nage et, pourquoi pas, don­ner un peu d’é­mo­tion et de comique à ce film bien ennuyeux. À l’in­verse, la série télévisée Mas­ters of Sex de Michelle Ash­ford dif­fusée depuis 2013 a su don­ner au savant Bill Mas­ters une per­son­nal­ité con­tra­dic­toire, partagée entre le puri­tanisme et une cer­taine libéra­tion intel­lectuelle et sex­uelle, incar­nant à lui seul l’hypocrisie de l’Amérique des années soix­ante. C’est aus­si cela qui manque à la fic­tion de Michael Almerey­da : un vrai point de vue sur l’époque. Dans ce film essen­tielle­ment con­stru­it en huis-clos, la représen­ta­tion du monde extérieur et des opposants aux recherch­es de Mil­gram est presque absente. La mise en scène est au dia­pa­son de ce réc­it et de ce per­son­nage trop liss­es, où règ­nent en maître des décors mono­chromes, un éclairage stan­dard, uni­forme et glacé, et l’in­sup­port­able jeu mono­lithique d’un Peter Sars­gaard, bien peu crédi­ble en émi­nent uni­ver­si­taire – sans par­ler de la pau­vre Winona Ryder (qui joue l’épouse fidèle et récon­for­t­ante du sci­en­tifique), tris­te­ment empris­on­née dans un rôle pour ain­si dire muet dont elle sem­ble vouloir s’ex­tir­p­er à force de mim­iques hyper-expres­sives et injus­ti­fiées.