Clau­dio Cali­gari (1948 — 2015) a com­mencé par réalis­er des doc­u­men­taires en 1976, puis s’est mis à la fic­tion en 1983 avec Amore Tossi­co, une chronique de la tox­i­co­manie chez des jeunes d’Ostie et de Rome. Il n’a pu tourn­er ensuite qu’en 1998 — L’Odore del­la Notte — et en 2015 — Non Essere Cat­ti­vo (Mau­vaise graine), dont il a à peine eu le temps de ter­min­er le mon­tage avant qu’une longue mal­adie ne l’emporte.

Attaché aux pas de Cesare et Vit­to­rio, deux amis de longue date et de mau­vais coups à Ostie dans les années 1990, Mau­vaise graine ressem­ble à un retour a pos­te­ri­ori sur le ter­rain d’Amore Tossi­co, dans une approche plus intimiste, là où cet autre film visait la chronique de groupe d’in­spi­ra­tion néoréal­iste. Moral­iste, aus­si ? Le titre orig­i­nal Non Essere Cat­ti­vo (“Ne sois pas méchant”, inscrip­tion sur l’ours en peluche que Cesare offre à sa nièce) pour­rait laiss­er présager une telle parabole, qu’on croit voir con­fir­mée à par­tir du moment où les choix respec­tifs des deux amis (Vit­to­rio tâche de se ranger, Cesare non) les éloignent l’un de l’autre — pas de trop loin, néan­moins. Mais Cali­gari préfère s’in­téress­er à ce lien, juste­ment, à cette ami­tié chaleureuse, frag­ile et délétère à la fois, au bord de la rup­ture déchi­rante mais dont la per­sis­tance, en même temps, fait peser une men­ace — et cette ambiguïté suf­fit à éloign­er le manichéisme craint. Le malaise est sen­si­ble assez tôt, dans la longue scène de bad trip noc­turne qui agite Vit­to­rio jusqu’au dégoût de lui-même (tan­dis que ceux autour de lui sont à la détente), dans l’el­lipse qui suit et la scène d’après qui le retrou­ve de jour, soudain décidé à se ranger et défi­ant envers ses amis, comme touché par une con­ver­sion bru­tale et à vrai dire inquié­tante.

Ne sois pas juge

Mau­vaise graine ne tranche pas entre Cesare et Vit­to­rio, et guère plus vive­ment entre le bien et le mal, l’or­dre et le désor­dre. Ses per­son­nages ne voient le choix qu’en­tre une vie de perdi­tion par­fois grisante et une vie hon­nête et sûre mais décidé­ment coerci­tive ; et le film partage leurs peines d’un côté comme de l’autre de la bar­rière. À un moment, Vit­to­rio, heureux d’avoir obtenu un tra­vail sur un chantier, est ramené par sa com­pagne à leur dure réal­ité économique. Le mon­tage rac­corde cut cette scène avec l’in­stant ultérieur où, sur le chantier, le même homme brise un lavabo d’un coup de marteau, lais­sant alors éclater la frus­tra­tion du désir de lib­erté, réprimé par la norme sociale qu’il a embrassée de son plein gré. C’est que Cali­gari tient à rester proche de ses per­son­nages, de leur désir comme de leurs dérives ; il partage leurs jeux et illu­sions de grands gamins idiots, par­fois jusqu’à la nausée (le bad trip), filme leurs lieux de vie comme un habi­tat déjà fam­i­li­er au regard, suit en gros plan leurs mains pelotant les fess­es de filles peu farouch­es. On pour­rait trou­ver là une forme de com­plai­sance pas très regar­dante envers les excès des per­son­nages. Ce serait pour­tant omet­tre l’év­i­dence que le cinéaste ne ferme jamais les yeux sur le prix de cette licence, et que dans sa démarche il est aus­si per­mis d’y voir un sincère manque d’en­vie de se faire juge, une manière de faire accepter comme nôtre cette soif de vie, si égarée soit-elle.