Con­fron­tée à une urban­i­sa­tion folle, Pékin, en tant que méga­lo­pole, fait face à de nom­breux défis : cycle per­pétuel de destruc­tion / recon­struc­tion, spécu­la­tion immo­bil­ière, cor­rup­tion, divi­sion sociale de l’e­space… Ce « rêve chi­nois » tant van­té, qui attire investis­seurs et tra­vailleurs, fascine autant qu’il inter­roge, et offre aux cinéastes un matéri­au dynamique : Ning Ying, Wang Xiaoshuai, Stan­ley Kwan, autant de regards par­ti­c­uliers con­tre­car­rant des dis­cours pro­duits par le pou­voir[1]. Né à Pékin, diplômé de l’In­sti­tut inter­na­tion­al de l’im­age et du son (Élan­court), Pengfei débute comme pre­mier assis­tant-réal­isa­teur de Tsai Ming-liang. Taïwanais d’origine malaisi­enne, ce dernier a tou­jours porté un regard pes­simiste sur les muta­tions de l’Asie du sud-est. Ce thème de la soli­tude urbaine, dou­blé d’un rap­port con­flictuel à la Chine, sera réin­vesti par Pengfei : en 2011, de retour après sept ans d’ab­sence, il com­mence à écrire Bei­jing Sto­ries, aba­sour­di par les muta­tions de sa ville natale. Un tra­vail d’écri­t­ure et de réal­i­sa­tion qui s’é­talera sur qua­tre ans, et sera récom­pen­sé par un prix à la Mostra de Venise[2].

Le film de Pengfei a donc pour cadre Pékin et ses alen­tours, où quartiers et vil­lages sont détru­its puis recon­stru­its à un rythme fréné­tique. Yun, hôtesse de bar, économise pour pay­er ses études, tan­dis que Yong Le récupère de vieux meubles aban­don­nés pour les reven­dre et envoy­er de l’ar­gent à sa famille : tous deux sont étrangers à Pékin. Surtout, ils vivent sous terre, dans des pièces de for­tune, et sont voisins sans le savoir. Un acci­dent, qui ren­dra Yong Le aveu­gle, per­me­t­tra aux deux beip­iao[3] de faire con­nais­sance, sen­suelle­ment. En par­al­lèle, nous suiv­ons le quo­ti­di­en de Jin et de sa femme, en pleine procé­dure d’ex­pro­pri­a­tion, et qui cherchent à reven­dre leur ter­rain au meilleur prix. Ces tra­jec­toires de vie, qui expri­ment toutes une volon­té d’échap­per à la mis­ère sociale, don­nent de l’é­pais­seur et de la réal­ité aux for­mules creuses inven­tées par les agences de com­mu­ni­ca­tion : « Achetez-vous un plus bel avenir », « Investis­sez dans le futur »… Des mes­sages pub­lic­i­taires qui rap­pel­lent les slo­gans dynamiques et impérat­ifs du maoïsme tri­om­phant, mais qui sont mis en bal­ance avec un pro­lé­tari­at aux pos­si­bil­ités d’é­man­ci­pa­tion proches de zéro.

Ceux du dessous, ceux du dessus

Pékin est riche d’un peu plus de 21 mil­lions d’habi­tants, dont 8 mil­lions d’im­mi­grés des provinces chi­nois­es. Bei­jing Sto­ries ne s’at­tarde pas telle­ment sur le proces­sus d’ur­ban­i­sa­tion galopante, qui est plus une toile de fond et un envi­ron­nement sonore qu’un véri­ta­ble sujet filmé. C’est plutôt le phénomène des sous-sols, mécon­nu en Occi­dent, qui est traité par Pengfei : en 1969, du fait de la crainte d’une attaque nucléaire, le prési­dent Mao ordon­na la con­struc­tion d’un réseau de villes souter­raines. Plus de 200 000 per­son­nes y vivent tou­jours : les con­di­tions de vie y sont affligeantes. Les Péki­nois eux-mêmes n’en ont pas vrai­ment con­science : dans un entre­tien avec Pengfei, celui-ci explique que c’est par l’in­ter­mé­di­aire de ses amis artistes qu’il a décou­vert « un autre monde, un monde souter­rain ».

Mais si la bulle immo­bil­ière pousse bon nom­bre d’im­mi­grés à squat­ter les entrailles de la terre, le sys­tème cap­i­tal­iste chi­nois oblige aus­si les tra­vailleurs locaux à quit­ter leurs foy­ers famil­i­aux pour cause de spécu­la­tion et d’ex­pro­pri­a­tion. Les familles rel­ogées peu­vent devenir rich­es, du fait de la revente de leur ter­rain. Seule­ment, sans un bon réseau, elles sont le plus sou­vent la proie d’un chan­tage financier et affec­tif scan­daleux. Là encore, il s’avère dif­fi­cile d’être libre dans un monde où la déter­mi­na­tion sociale broie toute pos­si­bil­ité d’au­tonomie. Que l’on soit de l’an­ci­enne ou de la nou­velle généra­tion, fidèle ou non aux principes de la « République pop­u­laire », fougueux ou résigné, c’est le marché qui dicte sa loi. Pengfei ne met donc pas en oppo­si­tion, mais en regard, des tra­jec­toires tout à la fois généra­tionnelles et économiques.

Une Chine pourtant vivante

Sur­face et sous-sol sont en cir­cu­la­tion, et com­mu­niquent plus qu’on ne pour­rait le penser. Yun et Yong Le s’ha­bil­lent et se com­por­tent comme tout jeune adulte de la classe moyenne ascen­dante. Ils fréquentent les mêmes lieux, ont les mêmes ambi­tions, la même apparence. Mais l’inscription de cette jeunesse dans la vie sociale et urbaine est trop rapi­de­ment évo­quée, alors qu’elle est le signe d’un brouil­lage des rap­ports de classe. Car au fond, si plus rien ne dif­féren­cie les dif­férentes class­es sociales, même d’une manière super­fi­cielle, com­ment pour­ront-ils se « recon­naître », afin de partager et d’échanger sur leur con­di­tion et, surtout, sur leur ressen­ti ? Bei­jing Sto­ries pèche finale­ment par son con­tenu : on ne sait pas vrai­ment ce que sont les per­son­nages. Trop super­fi­ciels, ils ne for­mu­lent aucun point de vue sur rien, et restent la plu­part du temps apathiques. À sa décharge, Pengfei a mis beau­coup de son his­toire per­son­nelle et famil­iale dans son film, étant don­né que ses par­ents ont souf­fert des prob­lèmes de rel­o­ge­ment. Mais le résul­tat aurait gag­né à plus de tra­vail scé­nar­is­tique : au lieu de per­dre du temps à évo­quer deux êtres qui ne se décou­vrent qu’à la faveur d’un acci­dent, thème rel­a­tive­ment clas­sique, le spec­ta­teur aurait pu réelle­ment décou­vrir ce qu’est la vie sociale « sous Pékin ». Les scènes faisant se rap­procher Yun et Yong Le sont très pénibles à suiv­re, alors que les rares scènes de fête ou de réjouis­sances col­lec­tives sont excel­lentes. Or, il y a tout un monde social qui s’exprime et s’amuse dans les bas-fonds.

Par le biais de per­son­nages représen­tat­ifs d’une société chi­noise écrasée par la spécu­la­tion, Pengfei pro­pose un pre­mier film aux accents mélan­col­iques. Porté par des acteurs pour­tant con­va­in­cants, Bei­jing Sto­ries tombe par­fois dans l’her­métisme, et l’on aimerait que l’his­toire se laisse aller à moins d’en­nui, à plus d’hu­man­ité. Posant un regard amer sur la société chi­noise d’au­jour­d’hui, ce jeune réal­isa­teur ne nous berce pas d’il­lu­sions : dans la guerre économique mon­di­ale, la Chine, comme tout État, accepte de laiss­er une par­tie de sa pop­u­la­tion sans per­spec­tive. Même des échap­pa­toires comme l’amour ou le plaisir char­nel sem­blent con­di­tion­nés par les lois économiques. Si quelques défauts ternissent l’ensem­ble, Bei­jing Sto­ries n’en reste pas moins mar­quant, notam­ment dans ce qu’il révèle du prix à pay­er pour être com­péti­tif.

Notes

Notes
↑1 On peut même penser à Chris Mark­er et son Dimanche à Pékin (1956).
↑2 Prix Fede­o­ra du meilleur film – Mostra de Venise 2015.
↑3 Terme péjo­ratif voulant dire « errants de Bei­jing » et ser­vant à caté­goris­er les class­es laborieuses (saison­niers ou non) orig­i­naires d’une autre province.