Sur le papi­er, Kalo Pothi, un vil­lage au Népal sem­ble rassem­bler tous les ingré­di­ents du film world pen­sé dans le strict objec­tif de séduire un pub­lic occi­den­tal en mal d’exotisme ciné­matographique : le Népal, pays pau­vre à l’époustouflante beauté pour garan­tir le dépayse­ment, deux enfants pour incar­n­er les per­son­nages prin­ci­paux afin d’attendrir les adultes, un his­toire de poule volée pré­texte à quelques péripéties rocam­bo­lesques où se côtoient absurde et tragédie, etc. Copro­duc­tion alle­mande, française et suisse, le pre­mier film de Min Bahadur Bham à être dis­tribué par chez nous ne se lim­ite pas pour autant à nous racon­ter une his­toire qui irait chercher sa joliesse dans le pit­toresque digne de ses per­son­nages. Dès les pre­miers plans, on com­prend même que le réal­isa­teur ne cherche pas à forcer l’emphase pour les habi­tants de ce petit vil­lage népalais, préférant au nat­u­ral­isme habituelle­ment de cir­con­stance un décalage qui fixe chaque scène et ses pro­tag­o­nistes dans un décor étrange­ment atem­porel. Cela se traduit par exem­ple par de mul­ti­ples mais dis­crets trav­el­lings avant qui amè­nent sub­tile­ment le spec­ta­teur à pénétr­er chaque scène dont l’arrière-plan sem­ble étrange­ment figé. Par exem­ple, lors d’une représen­ta­tion organ­isée par de jeunes maoïstes sur la place du vil­lage, la mise en scène dis­tingue deux jeunes per­son­nages (un frère et une sœur) qui par­lent et bougent au sein d’un groupe d’individus dont le sta­tisme n’a rien de naturel si ce n’est qu’il fig­ure l’incapacité de la com­mu­nauté vil­la­geoise à s’accorder aux boule­verse­ment poli­tiques de l’époque. Et pour­tant, loin du bruit de la guerre civile et de la lutte pour le pou­voir qui s’orchestre dans la grande ville et un peu partout dans le pays, c’est bien ce dont il est essen­tielle­ment ques­tion dans Kalo Pothi, un vil­lage au Népal : les con­flits qui ont sec­oué le pays entre 1996 et 2006, allant jusqu’à la mise en place d’un sys­tème de castes cen­sé sépar­er les indi­vidus, et qui redéter­mine désor­mais les repères des Népalais, for­cés de s’accommoder d’une présence mil­i­taire per­ma­nente.

La quête inconsciente

C’est dans ce con­texte trou­blé que Prakash et Kiran, deux jeunes amis insé­para­bles en dépit de leur nou­velle dif­férence de castes, se met­tent en tête de retrou­ver une poule qui leur a été volée et dont la pro­duc­tion d’œufs est cen­sée assur­er le finance­ment de leurs études. Aus­si atten­dris­sante soit l’histoire et nobles les inten­tions (com­ment ne pas se met­tre du côté des enfants lorsqu’on nous dit que le fruit de leurs efforts est cen­sé leur garan­tir un meilleur accès à l’éducation ?), le réal­isa­teur joue habile­ment de ce dif­féren­tiel d’enjeux pour ramen­er le con­flit nation­al et la fragilité du cessez-le-feu à son absur­dité trag­ique la plus totale. Se heur­tant con­tin­uelle­ment à la mau­vaise foi des adultes ou à leur inca­pac­ité à s’accorder avec la réal­ité du pays, Prakash et Kiran opposent l’horizontalité à la ver­ti­cal­ité : en effet, ils n’ont pas d’autres choix que de trac­er un chemin trans­ver­sal, à con­tre-courant de tout ce sys­tème en vase clos qui fige cha­cun dans une lec­ture mono­lithique des images. La recherche de cette poule devient alors un leit­mo­tiv dérisoire, la réso­lu­tion de l’enjeu s’effaçant même pro­gres­sive­ment devant l’ampleur de l’arrière-plan qui grig­note insi­dieuse­ment tous les repères. À ce titre, l’une des scènes les plus mar­quantes reste très cer­taine­ment celle où les deux enfants, lancés à tra­vers la forêt, sont pris en embus­cade lors d’un affron­te­ment armé : afin de ne pas se faire abat­tre eux aus­si comme des lap­ins, ils se couchent par­mi les sol­dats morts et se badi­geon­nent le vis­age du sang des vic­times. À ce moment pré­cis, si l’innocence devait être un qual­i­fi­catif pour par­ler de l’enfance, celle-ci sem­ble avoir défini­tive­ment volé en éclats puisque la mort devient pré­texte au (sur)jeu : l’un des enfants révulse d’ailleurs exagéré­ment les yeux comme s’il était l’acteur inex­péri­men­té d’un film de guerre en train de se jouer et dans lequel on lui aurait demandé de fig­ur­er. La quête de cette poule volée, qui ressem­blait jusqu’ici à une farce vil­la­geoise, prend alors les atours d’une trou­blante mise en abîme : la petite his­toire s’emboîte dans la grande, poreuse et pour­tant bien dis­tincte. Il fait peu de doute que c’est juste­ment dans le détail de cette com­mu­nion, dans cette manière de ren­dre compte, au sim­ple détour d’un sen­tier, de l’expérience trau­ma­ti­sante de la vision de la guerre sans pour autant tomber dans l’humanisme béat et de bonne con­science, que Kalo Pothi, un vil­lage au Népal tire sa plus belle force.