Un homme chez le doc­teur se dit déprimé. Que la vie sem­ble dure et cru­elle. Dit se sen­tir tout seul dans un monde menaçant où ce qui l’at­tend est vague et incer­tain.
Le doc­teur dit : « Le traite­ment est sim­ple. Le clown Pail­lasse joue ce soir. Allez le regarder, ça vous remon­tera. »
L’homme éclate en san­glots… Il dit : « Mais doc­teur… Je suis Pail­lasse. »
Watch­men, Alan Moore, 1986

Ris donc, Paillasse !

En 1980, alors qu’il était l’in­vité du fameux talk-show de Dick Cavett, Jean-Luc Godard expli­quait au pub­lic améri­cain que Jer­ry Lewis était l’un de leurs plus grands cinéastes. Cavett, inter­vieweur stoïque et pro, lui répon­dit qu’il y avait tout de même une cer­taine per­plex­ité en Amérique à enten­dre des intel­lectuels européens l’en­censer. Ce malen­ten­du remonte à loin car l’Amérique n’a jamais su vrai­ment regarder ses pro­pres films, du moins n’a-t-elle jamais su les voir comme une petite fac­tion de la cri­tique française, qui va de Godard à Serge Daney (soit même pas une généra­tion), les regar­dait, à savoir sans se souci­er un seul instant de leur pos­ture de cinéphile. C’est à ce prix qu’on défend Hitch­cock, Tourneur ou Tash­lin, loin de la bien­séance ou du bon goût, quitte à pass­er pour un abru­ti, ou un poseur. Avec Lewis, ils sont allés très loin dans le non-con­ven­tion­nel, et si le com­bat pour la recon­nais­sance, par force de per­sua­sion, a été gag­né un temps, peu de monde a repris le flam­beau depuis. Aujour­d’hui, Daney est mort et Godard est vieux. Plus de trente ans après l’émis­sion de Cavett (vis­i­ble sur YouTube), la fas­ci­na­tion pour Lewis dans la cinéphilie française s’est effacée pour céder la place à un loin­tain sou­venir de ce qui aurait bien pu n’être que les facéties de vieilles idol­es fanées… Même à Critikat, après plus de dix ans d’ex­is­tence, c’est la pre­mière fois que nous par­lons de lui.

C’est nor­mal : le clown est voué à l’a­ban­don. Il fait rire mais il met mal à l’aise. Son numéro ren­voie trop à son pro­pre mal-être (et donc au nôtre), ce que le pub­lic n’est pas prêt de par­don­ner. Les cinéphiles non plus. Lewis a tou­jours eu con­science de son pub­lic, de ce qu’il était, de ce qu’il voy­ait en lui et de ce qu’il désir­ait. Et le désir du pub­lic n’est jamais bon à pren­dre. D’où cette ques­tion qui le taraude tout le long de son œuvre : que lui mon­tr­er ? Le clown, qu’il réclame ? Ou l’homme der­rière le nez rouge, qui lui ferait peur ? Dr Jer­ry ou Mr Love ?[1] Si Lewis est un clown, c’est donc dans le sens trag­ique du terme. Son comique exces­sif appelle l’amour du pub­lic dont il a besoin pour échap­per à ses peurs. Mais cette peur de ne pas être aimé n’aboutit qu’au mépris mutuel entre la chose qui amuse et la chose qui s’en amuse. Il faut se rabaiss­er pour faire rire, de même qu’il faut s’av­ilir pour rire. Peu de monde est prêt à faire cet effort (sauf les enfants) dont il ne restera, après coup, que la honte. Car il n’y a pas de vrai rire sans angoisse, de même qu’il n’y a pas de vrai gag qui ne dis­simule un abysse pro­fond. Et il n’y a pas plus angois­sant et abyssal qu’un monde dont la fonc­tion­nal­ité nous rejet­terait con­tin­uelle­ment de ses rouages. Ce sché­ma est clas­sique mais Lewis, et c’est en cela qu’il est un grand cinéaste, ne filme pas le corps social mis à mal par le corps bur­lesque (façon Lau­rel et Hardy ou Pierre Richard), mais la con­fronta­tion dimen­sion­nelle entre deux rap­ports au monde incom­pat­i­bles. Chez lui, la lutte est con­stante, chaque étape du quo­ti­di­en est un par­cours du com­bat­tant ; des choses aus­si sim­ples et banales que tra­vers­er la rue, s’asseoir dans une salle d’at­tente ou ten­ter de se sui­cider ne peu­vent s’ac­com­plir sans inter­férence. Tout se bous­cule, s’en­tre­choque et se réper­cute dans un écho infi­ni de signes qui s’al­iè­nent les uns les autres. Le corps du clown devient la caisse de réso­nance de codes soci­ologiques inas­sim­i­l­ables et va, à son tour, tout trans­fér­er et déplac­er (au sens psy­ch­an­a­ly­tique) autour de lui (comme ici l’avion de l’on­cle Eddie). Les films de Lewis sont absur­des mais pas totale­ment dénués de sens ; un gag qui sem­ble sur­gir de nulle part n’est en réal­ité que le mail­lon d’une chaîne sig­nifi­ante qui éclate dans un effet de domi­nos sans crier gare. D’où l’an­goisse.

Les larmes du clown

Un homme un peu dis­trait joue au base­ball avec un enfant. C’est la fin de la par­tie, ils doivent ren­tr­er. L’en­fant saute dans les bras de l’homme et le cou­vre de bais­ers. Ils s’ap­prochent d’une voiture dont ils ouvrent le cof­fre arrière pour y met­tre leurs affaires et se rha­biller. L’en­fant est une fil­lette. La voiture est une Rolls. Et l’homme est le chauf­feur de la fille. L’homme, qui s’ap­pelle Willard, ouvre la por­tière arrière à la gamine, qui se prénomme Don­na. Elle s’as­soie, il ferme la porte et va s’in­staller au volant tan­dis que la caméra le suit dans un mou­ve­ment panoramique. Quand il ren­tre dans la voiture, Don­na est assise à l’a­vant, à côté de lui. Le jeu social est filmé en tant que tel : il est déjoué hors champ par les per­son­nages qui auront tou­jours une longueur d’a­vance sur la caméra. C’est dans ces moments que Lewis, génial inven­teur de formes, est le plus inspiré, et que le film devient vrai­ment émou­vant. L’é­mo­tion, pour­tant, est inter­rompue par le statut de clown de Lewis qui doit, c’est son oblig­a­tion mais aus­si sa servi­tude, faire rire, puisque comme le dit Berg­son : «Le rire n’a pas de plus grand enne­mi que l’é­mo­tion.»[2] Don­na ne lui sera acquise qu’à la con­di­tion qu’il accom­plisse ce devoir. Car la jeune fille est une riche héri­tière qui doit choisir par­mi ses six oncles qui sera son tuteur. Pour séduire ce per­son­nage-pub­lic, Lewis inter­prète tous les oncles + Willard. Chaque oncle est pour lui l’oc­ca­sion d’un numéro de clown far­felu auquel Don­na est con­viée (mais duquel Willard est exclu).

Les Ton­tons farceurs (auquel on préfère le titre orig­i­nal The Fam­i­ly Jew­els, sans la référence fran­chouil­larde ringarde), comme tous les films de Lewis, se soucie peu de la nar­ra­tion, digresse et divague dans une suc­ces­sion de sketchs loufo­ques, poé­tiques, hila­rants, voire par­fois franche­ment débiles, dans lesquels Lewis, qui mul­ti­plie son numéro par six, s’in­vestit comme jamais. Mais ses per­for­mances, toutes plus ahuris­santes les unes que les autres, plutôt que de tir­er la cou­ver­ture vers elles, met­tent au con­traire en valeur Willard qui est l’un des rôles les plus « nor­maux » que Jer­ry Lewis ait jamais inter­prétés dans l’un de ses pro­pres films. Ici, il appa­raît sans déguise­ment ni gri­mace, ce qui le rend vul­nérable, nu, et donc touchant. Et s’il lui arrive de faire le clown, c’est tou­jours quand Don­na n’est pas là. Il doit la séduire mais pas l’a­muser, ce qui est le grand fan­tasme du clown : être aimé pour ce qu’il est, pas pour le maquil­lage et les galipettes. Mais Don­na incar­ne un pub­lic idéal­isé, un pub­lic trop beau pour être vrai : son choix est joué d’a­vance. Après avoir fait le tour de tous ses oncles et donc de tous les reg­istres lewissiens, elle doit ren­dre son ver­dict. Sans sur­prise, elle veut Willard qui s’est fait un sang d’en­cre tout le long du film en craig­nant de la per­dre. Soulagé, il pleure : les larmes du clown peu­vent couler quand il n’a plus besoin de faire son numéro. Pour­tant, Don­na ne peut par­tir avec Willard qui n’est pas un mem­bre de sa famille. Par­mi les oncles, il y a Everet qui est, ô ironie, un clown de pro­fes­sion. Mais un clown qui part à la retraite, heureux d’en­lever son maquil­lage et de se débar­rass­er une bonne fois pour toutes de ces sales mioches qu’il ne sup­porte plus. Un clown aigri. De tous les Lewis du film, il est le seul qui n’a pas fait son numéro, le seul qui s’est refusé au pub­lic et le seul que Don­na a refusé de voir. Autrement dit, astuce per­verse, le véri­ta­ble homme der­rière le clown, c’est lui, et non Willard qui est un leurre. Pour pou­voir doré­na­vant veiller sur Don­na, Willard doit alors se faire pass­er pour Everet (qui se fiche éper­du­ment de sa nièce), et mon­tr­er ain­si son vrai vis­age. Il doit se déguis­er en clown pour ne plus en être un. Il part alors main dans la main avec Don­na qui, elle, n’est qu’un mirage : Don­na, Willard et leur idylle doivent donc être sous­traits du hap­py-end. Tout ce qui reste alors, c’est Everet. C’est là toute la tragédie du clown : passé les larmes et le cha­grin, il n’y a plus que l’amer­tume et le ressen­ti­ment.

Notes

Notes
↑1 Sur ce thème, nous vous ren­voyons aux textes que Serge Daney a con­sacrés au réal­isa­teur.
↑2 Le Rire, Hen­ri Berg­son, 1940.