Réal­isé en 2006 en Équa­teur (pays à la ciné­matogra­phie pour le moins clairsemée), présen­té la même année au fes­ti­val Biar­ritz Amérique Latine où il s’est vu décern­er un prix d’in­ter­pré­ta­tion, Quand mon tour vien­dra aura tout de même mis neuf ans à accéder à une (très dis­crète) sor­tie dans nos salles. Il com­mence par un meurtre dans une rue déserte de Quito à l’aube, sans motif appar­ent — l’as­sas­sin ne sem­ble pas tout à fait maître de lui-même. Celui-ci a une famille ; plus tard dans la journée, son petit garçon est ren­ver­sé par une voiture. À quelque temps de là, un émi­gré colom­bi­en envers qui il a con­trac­té quelque affec­tion prend part à une agres­sion vio­lente, mais y laisse sa peau, pen­dant que ses com­plices pren­nent en otage un chauf­feur de taxi. La vic­time de l’a­gres­sion est interne dans un hôpi­tal… À Quito le monde est petit, sem­ble nous dire le scé­nario qui emboîte d’autres petites his­toires comme celles-ci, dont quelques per­son­nages ont un point com­mun sup­plé­men­taire, celui de finir sur la table du médecin légiste Arturo Fer­nán­dez, le vrai pro­tag­o­niste de ce film. Ce dernier se fait la voix de la con­science sociale du réc­it, s’ap­puyant sur des traits com­muns (pour ne pas dire clichés) à nom­bre de médecins légistes de fic­tion : notam­ment, il se prend à par­ler aux cadavres et à philoso­pher en con­séquence, sa par­tic­u­lar­ité étant d’en tir­er des con­sid­éra­tions dés­abusées et mornes sur la société équa­to­ri­enne. On n’est cepen­dant guère sur­pris de le trou­ver beau­coup moins doué à com­mu­ni­quer avec les vivants, à com­mencer par sa pro­pre famille qui vient inter­fér­er avec son tra­vail, met­tant à mal sa pos­ture de neu­tral­ité face à l’é­tat des choses qu’il com­mente.

La morgue et le comptoir

Quand mon tour vien­dra se mon­tre plutôt explicite sur ses inten­tions, mais surtout (et c’est ce qu’on regrette) très pre­mier degré dans son appli­ca­tion. Sa démarche ressem­ble un peu trop à celle du lourd Amours chi­ennes, ce film qui a hélas propul­sé le Mex­i­cain González Iñár­ritu sur la scène inter­na­tionale : soit un film choral s’a­mu­sant à faire se crois­er des petites fic­tions dans la même ville pour pré­ten­dre en tir­er un état des lieux, sou­vent des lieux com­muns sur la vio­lence urbaine, la cor­rup­tion, la vie, la mort, le des­tin, l’e­spoir, etc. Quand mon tour vien­dra est évidem­ment plus mod­este qu’Amours chi­ennes, fuyant le tour de force et l’hys­térie. Son auteur Víc­tor Arregui mène son réc­it avec doigté, jouant de l’el­lipse et du par­al­lélisme des par­cours de per­son­nages, s’of­frant quelques plaisirs com­mu­ni­cat­ifs, comme ce plan fixe sur Arturo et sa famille qui laisse plan­er une énigme (Arturo aurait-il gaffé sur le secret que son frère voulait révéler aux par­ents ?). On n’en regrette que plus amère­ment qu’in fine, il se con­tente de dress­er un tableau de banal­ités flir­tant avec une trop famil­ière ten­dance de world cin­e­ma d’Amérique latine.

Le traite­ment d’Ar­turo, notam­ment, déçoit. Voilà un pro­tag­o­niste por­teur de promess­es de tran­chant et de para­dox­es, et dont le film ne sem­ble vouloir tir­er — et rabâch­er — que les con­stats les plus immé­di­ats. Ain­si ses com­men­taires soci­aux pren­nent-ils le ton peu offen­sif de lamen­ta­tions de comp­toir (une dimen­sion peut-être assumée, lui et son assis­tant s’of­frant volon­tiers une petite goutte de gnôle à la table de la morgue), et ses excen­tric­ités (sa rela­tion aux morts) ne font-elles que l’ef­fet d’un détail amu­sant mais vain. Quant à ses dif­fi­cultés à aller vers les autres et le monde, le film ne les met en scène que pour finale­ment les lui brandir à la face comme un juge­ment moral, au tra­vers des réflex­ions de son entourage et même de ses pro­pres mots, puisqu’on le lui fait con­stater à voix haute comme si le spec­ta­teur ne l’avait pas déjà for­mulé de lui-même. Curieux usage, pour révéler l’é­tat alar­mant d’une société, d’un per­son­nage pour lequel on n’éprou­ve vis­i­ble­ment pas assez d’es­time et d’in­térêt pour le met­tre en scène plus sub­tile­ment que cela.