Le pho­tographe réal­isa­teur Yann Arthus-Bertrand a beau con­tin­uer à sur­v­ol­er les cinq con­ti­nents, il atter­rit avec Human au milieu des êtres qui peu­plent la planète qu’il a maintes fois arpen­tée. Mêlant images aéri­ennes de paysages et témoignages face caméra de dizaines d’intervenants de tout hori­zon, le film mon­stre (3h11 tout de même) essaie de syn­thé­tis­er les liens invis­i­bles qui unis­sent les hommes et la Terre, la cru­auté des uns face à la beauté de l’autre.

Un patchwork décousu

Ce vaste pro­gramme ne s’embarrasse pas d’expliciter quelles inter­ac­tions peu­vent être à l’œuvre dans cette mise en par­al­lèle. En pre­mier lieu, les thèmes évo­qués éton­nent par leur aspect décousu. Un sol­dat israélien racon­te son expéri­ence extrême du con­flit qui ronge son pays tan­dis qu’un jeune Libanais revendique son homo­sex­u­al­ité, une femme africaine par­le de son rap­port à la mater­nité, suiv­ie d’un sans-abri français abor­dant la pau­vreté. Ce patch­work oral, soutenu par une réal­i­sa­tion épurée (fond noir, plan séquence ser­ré) soulève indu­bitable­ment des ques­tion­nements : l’écologie, les rap­ports nord/sud, la redis­tri­b­u­tion des richess­es, la guerre… Mal­gré l’intérêt évi­dent de ces inter­ro­ga­tions, la suc­ces­sion de ces déc­la­ra­tions traitées visuelle­ment de manière égal­i­taire pose un prob­lème de hiérar­chi­sa­tion. En met­tant sur un pied d’égalité la parole d’une vic­time de géno­cide et celle d’une vic­time d’homophobie, le réal­isa­teur gomme la com­plex­ité du monde au prof­it d’une lec­ture sim­pliste, préférant rem­plir son film de mots plutôt que de sens. Si l’indignation du spec­ta­teur sem­ble la cible de Human, et il parvient sans mal (mon­tage et musique con­courent à ce chan­tage émo­tion­nel), le film n’alimente guère la réflex­ion quant aux maux qui ron­gent les sociétés (con­flits religieux, eth­niques, poli­tiques, géos­tratégiques…).

Un diptyque bancal

Com­ment dès lors appréhen­der pleine­ment la per­ti­nence de la mise en par­al­lèle de ces “déc­la­ra­tions” avec les vues aéri­ennes qui car­ac­térisent le tra­vail de Yann Arthus-Bertrand. La splen­deur des décors qu’il déroule toutes les huit/dix min­utes (con­struc­tion du film qui alterne apnée des témoignages et res­pi­ra­tions paysagères) cache en son sein une duplic­ité per­ni­cieuse, une sorte de piège esthé­tique qui inter­dit toute remise en ques­tion du par­ti-pris de YAB. Tan­dis qu’on con­tem­ple les riz­ières du sud-est asi­a­tique ou les steppes mon­goles, impos­si­ble de ques­tion­ner l’image, son but ou même sa réal­i­sa­tion. Ain­si la com­pen­sa­tion car­bone dont YAB se tar­gue est à elle seule un con­tre­sens aux impré­ca­tions de décrois­sance sous-jacente à Human (pay­er plutôt que mod­i­fi­er son mode de con­som­ma­tion ou de pro­duc­tion).

L’opposition lit­térale qui transparaît entre la beauté pri­maire de la nature et la bru­tal­ité des hommes entre eux creuse un peu plus le sil­lon d’une vision manichéenne qui envis­agerait l’homme comme un qua­si par­a­site ter­restre, détru­isant à la fois son envi­ron­nement et ses con­génères. Si le mon­tage offre quelques moments de béat­i­tude humaine (un hand­i­capé heureux de son sort car il a décou­vert le “vrai” sens de la vie) ou de rébel­lion face au sys­tème (le coup de gueule d’une femme acculée à une paupéri­sa­tion dra­ma­tique, la faute à une multi­na­tionale sans scrupule), l’enfilade de por­traits se con­tente de stim­uler, à grands ren­forts musi­caux, au mieux les glan­des lacry­males (les pleurs de cer­tains inter­venants en plan séquence met­tent mal à l’aise), au pire le sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité du pub­lic occi­den­tal, à qui le film est des­tiné. Sans assumer son pro­pos incul­pa­toire du mode de vie des pays indus­tri­al­isés (le film étant pro­duit par la famille Bet­ten­court, un exem­ple de multi­na­tionale prompte au green­wash­ing), Human tit­ille la mau­vaise con­science des “rich­es” du monde vis-à-vis des lais­sés pour compte à moin­dre frais, déchargeant le col­lec­tif de ses respon­s­abil­ités pour faire porter le fardeau à l’individu. Une bien longue démon­stra­tion inaboutie qui sché­ma­tise plus qu’elle n’explique, loin, très loin du tra­vail de God­frey Reg­gio (la trilo­gie des “Qat­si”) qui en son temps avait réus­si une sym­biose sig­nifi­ante de la Terre et de ses habi­tants.