On ne s’étonne plus des ban­des annonces de deux min­utes dévoilant la majeure par­tie de la trame du film, tant elles sont désor­mais mon­naie courante. Mais inscrire une des prin­ci­pales révéla­tions scé­nar­is­tiques d’un polar en let­tres majus­cules directe­ment sur l’affiche con­stitue un grand pas en avant dans la pra­tique du prémâchage mar­ket­ing. Peut-être est-ce pour faire diver­sion et mas­quer les véri­ta­bles sur­pris­es de ce Pré­mo­ni­tions, con­tenues dans ce que l’on peut qual­i­fi­er de final totale­ment cat­a­strophique.

Ironie dramatique involontaire

John (Antho­ny Hop­kins) est un médi­um dont la col­lab­o­ra­tion avec le FBI s’est arrêtée le jour de la mort de sa fille, atteinte d’une leucémie. Deux ans après cet incon­tourn­able trau­ma ini­tial, il accepte de s’engager sur une dernière affaire : la traque d’un tueur en série par­ti­c­ulière­ment prévoy­ant (et pour cause). Dire que l’exposition de ce Pré­mo­ni­tions ne nous bous­cule pas vrai­ment relève donc de l’évidence. Nous sommes en présence d’un bon vieux polar tein­té de film noir dans le pur style des années 1990, dont les représen­tants les plus con­nus restent Sev­en et Le Silence des agneaux, mis au goût du jour par toutes sortes de gim­micks issus des séries poli­cières qui leur ont suc­cédé.

Le film se con­tente ain­si pen­dant plus d’une heure de dérouler un pro­gramme tout en automa­tismes. Les visions de John pren­nent l’apparence de flashs enrobés de sons à l’envers, révélant des détails qui trou­veront leur sens dans une future séquence qui les remet­tra dans l’ordre. Nous pas­sons d’un meurtre à un autre, d’un indice à un autre, sans vrai­ment nous attarder sur les tours et détours de l’enquête, puisque de toutes manières John «voit» tout sim­ple­ment où aller. Notons d’ailleurs que ce qu’il voit ou ne voit pas reste le pré car­ré de scé­nar­istes se sou­ciant bien peu de la cohérence de l’ensemble. Notre médi­um pour­ra très claire­ment lire à dis­tance le numéro d’immatriculation d’une voiture, mais en aucun cas con­naître l’identité ou l’adresse de l’assassin, pour ne citer que cet exem­ple. Ce long et sopori­fique chem­ine­ment nous amèn­era ain­si à finale­ment décou­vrir ce que l’affiche nous avait déjà révélé, à savoir que le tueur peut lui aus­si prévoir l’avenir.

La fin justifie les moyens

Ce n’est qu’après l’apparition tar­dive du tueur (Col­in Far­rell), que le film dévoile son véri­ta­ble objet et som­bre bru­tale­ment dans un mys­ti­cisme auquel on peine à croire. La véri­ta­ble iden­tité de l’assassin a réelle­ment de quoi laiss­er pan­tois, il faut bien le recon­naître. Peut-être faut-il remon­ter à La Fin des temps et son duel entre Arnold Schwarzeneg­ger et le dia­ble lui-même pour retrou­ver une telle dérive scé­nar­is­tique. Et le plus éton­nant dans cette plongée décom­plexée dans le Z, c’est que le film s’y révèle alors comme un plaidoy­er en faveur du droit à l’euthanasie. La ques­tion n’y est pas abor­dée poli­tique­ment, il s’agit plutôt de démon­tr­er que même un fer­vent catholique pour­rait bien se laiss­er con­va­in­cre que la pra­tique n’est pas impie.

Cet improb­a­ble virage per­met au moins au film de s’ouvrir à quelques ten­ta­tives de mise en scène amu­santes. Le duel entre les deux médi­ums antic­i­pant cha­cun les mou­ve­ments de l’autre autre offre quelques sit­u­a­tions nota­bles. Mais même les meilleures idées de ces improb­a­bles scènes se voient gâchées par la paresse qui pré­side à tout le film. Il y a vrai­ment de quoi s’interroger sur la tra­jec­toire de ce pro­jet, par­ti d’une volon­té de défendre une thèse pro­gres­siste avec des argu­ments réac­tion­naires, pour aboutir à un tel échec artis­tique. Plus que celles du Seigneur, les voies de la pro­duc­tion améri­caine sont décidé­ment par­fois totale­ment impéné­tra­bles.