Comme le titre con­sti­tué du seul “Lamb” (“agneau”) sans arti­cle le laisse soupçon­ner, il y a plus d’un “agneau” dans ce film. Voici Ephraïm, petit garçon encore inno­cent, et sa bre­bis Chu­ni qu’il tient de sa défunte mère et à laque­lle il tient par-dessus tout, capa­ble de toutes les ini­tia­tives pour empêch­er que la pau­vre bête fasse les frais de la prochaine fête religieuse. C’est qu’en Éthiopie on ne plaisante pas avec les tra­di­tions, surtout pas à la cam­pagne chez l’on­cle Solomon, lequel ne com­prend pas ce petit garçon peu doué pour le tra­vail aux champs (un tra­vail d’homme) mais très bon cuisinier (un tra­vail de femme) et qui refuse qu’une bre­bis soit sac­ri­fiée au rite.

Pre­mier long métrage de l’Éthiopi­en Yared Zeleke (avec un bon coup de pouce d’une équipe de pro­duc­tion européenne, notam­ment française), Lamb est, paraît-il, d’in­spi­ra­tion auto­bi­ographique. Or on ne peut, comme sou­vent, que mesur­er le tra­vail d’usi­nage inter­venu entre l’in­spi­ra­tion a pri­ori per­son­nelle et le pro­duit fini qui l’est beau­coup moins. Tout ce qui relève de l’ex­péri­ence d’une enfance con­fron­tée aux con­traintes d’un monde adulte y est sys­té­ma­tique­ment lis­sé et lénifié, privé de toute dimen­sion qui pour­rait inter­peller le regard au-delà de la lec­ture la plus super­fi­cielle, ramené à un strict pre­mier degré con­sen­suel sym­bol­isé par la bre­bis, qui évidem­ment incar­ne non seule­ment l’in­no­cence enfan­tine sur le point d’être per­due mais aus­si la trace de la présence mater­nelle (la maman défunte se fendra néan­moins de quelques fades appari­tions oniriques). En fait d’im­pli­ca­tion de cinéaste, le film ne mon­tre qu’un académisme désar­mant : qu’il dis­tille un peu d’hu­mour con­venu (la femme de Solomon qui gère le foy­er avec esprit), aille chercher le cha­grin (comme en cad­rant face caméra un Ephraïm au vis­age figé dans les larmes, effet lourd de démon­stra­tion) ou pré­tende met­tre en scène la vie de famille, l’ingéniosité enfan­tine, le tra­vail, la vio­lence, etc., il ne sait qu’af­fadir sa matière tout en faisant briller l’emballage.

Cinéma moutonnier

Car à défaut de s’at­ta­quer sérieuse­ment à son sujet, le film soigne son cadre géo­graphique. Alig­nant les scènes de pra­tiques et de repas tra­di­tion­nels n’ayant d’autre fonc­tion que d’ex­pos­er leur sin­gu­lar­ité com­mu­nau­taire, se ren­gorgeant surtout de paysages naturels mon­tag­neux (réelle­ment splen­dides, il est vrai, décor de ciné­ma rêvé), tout en étant épaulé par une pho­togra­phie impec­ca­ble (mer­ci à Josée Deshaies), Lamb mul­ti­ple les signes “typ­ique­ment éthiopi­ens”, tan­dis qu’un énième con­flit entre tra­di­tion et moder­nité sor­ti brut du manuel du scé­nar­iste (l’aînée des deux filles de Solomon occupe bien sage­ment son rang, la cadette lit le jour­nal et veut s’é­manciper !) vient assur­er que cette réal­ité éthiopi­enne se con­forme aux attentes de clichés d’un pub­lic inter­na­tion­al. Le tout dernier plan du film, qui se fige pré­cisé­ment sur une vision de ce ter­ri­toire, appa­raît dès lors comme un symp­tôme ultime. Lamb racon­te moins une his­toire qu’il vend à l’é­tranger l’im­age d’un pays sournoise­ment réduite à des vignettes touris­tiques à l’at­trait pub­lic­i­taire. On sait à quel point les fes­ti­vals raf­fo­lent de ce type de pro­duit de world cin­e­ma, cal­i­bré (par le réal­isa­teur ou par les dis­trib­u­teurs inter­na­tionaux ? pas tou­jours évi­dent de répon­dre) pour plaire au-delà des fron­tières et au détri­ment de toute ambi­tion de ciné­ma. Dis­tribué par Haut et Court et présen­té au Fes­ti­val de Cannes 2015 dans la sec­tion “Un cer­tain regard”, Lamb avait été juste­ment rat­taché par cer­tains des nôtres à quelque “ciné­ma pavil­lon­naire” (en référence aux pavil­lons nationaux d’ex­po­si­tion can­nois) — au même titre qu’un spéci­men indi­en sor­ti depuis en salles, Masaan, autre copro­duc­tion française par ailleurs. Dif­fi­cile de dire lequel, entre Lamb et Masaan, est le plus exas­pérant : si le sec­ond s’avérait sus­pect de rou­blardise, le pre­mier n’at­tire guère plus d’in­dul­gence par son absence totale de prise de risques.