Der­rière ce titre saison­nier choisi de manière oppor­tune par le dis­trib­u­teur français en ce bel été canic­u­laire 2015, Sum­mer ne se con­tente pas pour autant de met­tre en scène de manière béate un sen­ti­ment amoureux qui trou­verait à s’é­panouir sous le soleil cares­sant d’un été pas comme les autres. À rebours des films aux­quels on pour­rait le com­par­er – comme My Sum­mer of Love de Paweł Paw­likows­ki qui polar­i­sait son enjeu autour de la rela­tion faite de pas­sion et de destruc­tion entre deux jeunes filles en pleine tor­peur esti­vale –, le film d’Alan­té Kavaïté est plus sin­ueux, fait de strates entremêlées et ose la dérobade lorsqu’on s’y attend le moins. Au cen­tre de l’his­toire, San­gaïlé (qui donne son nom au titre du film en ver­sion orig­i­nale) est une jeune femme de dix-sept ans, un peu androg­y­ne et mutique, pas­sant son été en com­pag­nie de ses par­ents dans la mai­son de cam­pagne famil­iale au bord d’un lac de Litu­anie. Autour d’elle, le temps sem­ble sus­pendu : trompant l’en­nui des inter­minables journées nordiques, San­gaïlé sem­ble un peu absente d’elle-même, même lorsqu’elle se scar­i­fie la peau pour une rai­son incon­nue. Seul un impres­sion­nant spec­ta­cle d’avi­a­tion en ouver­ture du film sus­cite en elle une cer­taine fas­ci­na­tion : c’est d’ailleurs au cours de cet événe­ment qu’elle ren­con­tre Austé, une fille aus­si solaire et généreuse que San­gaïlé est som­bre et dans la retenue.

Filles en miroir

Entre elles va se nouer une rela­tion par­ti­c­ulière­ment sen­suelle : la caméra d’Alan­té Kavaïté n’hésite d’ailleurs pas à frag­menter les corps, polar­isant son atten­tion tan­tôt sur une épaule, une nuque ou une mèche de cheveux, don­nant ain­si à ce jeu de séduc­tion nais­sant une dimen­sion fétichiste. Le réc­it mon­tre aus­si com­bi­en la rela­tion se con­stru­it à coups de rites ini­ti­a­tiques, comme cette étrange scène au cours de laque­lle San­gaïlé s’a­muse avec un long ver soli­taire sous les yeux mi-fascinés mi-dégoûtés du groupe d’amis d’Austé. Même s’il n’est pas anodin de met­tre en scène un amour homo­sex­uel dans le ciné­ma litu­anien (Sum­mer est d’ailleurs le pre­mier film les­bi­en du pays), la démarche de la réal­isatrice ne s’in­scrit nulle­ment dans un objec­tif mil­i­tant. Ce choix scé­nar­is­tique traduit surtout la volon­té de met­tre ses deux per­son­nages prin­ci­paux sur un strict pied d’é­gal­ité, en-dehors des ques­tions de gen­res qui auraient logique­ment fait de San­gaïlé le fruit de cer­tains déter­min­ismes. Or, en se délestant de ces sché­mas, Alan­té Kavaïté tran­scende la ques­tion de l’ho­mo­sex­u­al­ité pour organ­is­er un savant jeu de miroir entre les deux jeunes filles qui per­met à San­gaïlé de se révéler à elle-même : dépourvu de malen­ten­dus, l’en­gage­ment sincère d’Austé (qui se traduit notam­ment par de très belles scènes au cours desquelles elle fab­rique une robe pour sa petite amie) con­stitue le ciment d’une prise de con­science – le plus sou­vent faite avec heurts – qui va néan­moins dessin­er un chem­ine­ment inédit dans le par­cours de son amante.

L’ascension

On com­prend alors que la démon­stra­tion de voltige qui ouvrait Sum­mer n’avait alors rien du pré­texte à pro­duire de jolies images impres­sion­nantes. Der­rière ces pirou­ettes aéri­ennes se cache en fait le désir le plus enfoui de San­gaïlé : s’embarquer elle aus­si dans un avion pour vivre l’enivrement de la chute libre, soit réus­sir à s’af­franchir de ses peurs. On devine alors com­bi­en la rela­tion vécue avec Austé, sans pour autant n’être qu’un marche-pied, per­met à l’ado­les­cente un peu trop secrète de son­der sa nature pro­fonde. La mise en scène ne cessera alors de jouer sur des effets de ver­tiges, peut-être trop sym­bol­iques jugeront cer­tains : avec un acharne­ment et une dis­ci­pline de fer, San­gaïlé va entre­pren­dre de vain­cre sa peur du vide en effec­tu­ant de mul­ti­ples ascen­sions (le toit d’une tour, la plate-forme d’une grue) que le cadre et les axes très mar­qués de la caméra sym­bol­isent à chaque fois comme des défis per­son­nels et soli­taires. L’amour ici vécu (et surtout reçu) par l’ado­les­cente lui per­met de déplac­er son obsti­na­tion : des scar­i­fi­ca­tions qui représen­taient jusqu’i­ci sa seule créa­tion, elle se fixe désor­mais un objec­tif d’élé­va­tion qui redéter­mine entière­ment son rap­port au monde. Peu importe la néces­sité de ménag­er les sen­ti­ments de l’autre qui lui a per­mis d’en arriv­er là : Sum­mer révèle sous son appar­ente douceur bucol­ique un refus net du com­pro­mis et du sac­ri­fice qui garan­tit à San­gaïlé l’e­spoir de trou­ver sa pro­pre vérité.