Bien accueil­li par la cri­tique française à l’époque de sa sor­tie chez nous, en 1975, A Touch of Zen a béné­fi­cié d’un effet de com­para­i­son : le ciné­ma d’ex­ploita­tion venu d’Asie, à l’époque, se résumait surtout aux pro­duc­tions de wux­ia de série B à la rentabil­ité assurée, ce qui n’im­pli­quait pas for­cé­ment un scé­nario ni de pré­ten­tions formelles. Si cer­tains films très respecta­bles étaient par­venus jusqu’à nous (Un seul bras les tua tous de Chang Cheh pour la Shaw Broth­ers, par exem­ple), A Touch of Zen est sans doute l’un des pre­miers à se préoc­cu­per autant d’esthé­tique – ce qui lui assura (avec Rain­ing in the Moun­tain) une place de choix dans le cœur des cinéphiles. S’il est aujour­d’hui per­mis, avec le très éru­dit Jean Dorel, de dire qu’avec ce film « King Hu est sor­ti du lot, sem­blait une bouée dans cet océan de nul­lités. Il était en vérité l’arbre qui cachait la forêt mais cela sera décou­vert bien des années plus tard. », on peut toute­fois soulign­er la force lyrique de son style, qui se déploie par­ti­c­ulière­ment dans le dip­tyque Touch of Zen/Rain­ing in the Moun­tain.

Caméra pinceau

Dès ses pre­mières images, dans les ruines d’une demeure autre­fois pres­tigieuse, aujour­d’hui dev­enue « un repaire de fan­tômes », si l’on en croit la très sagace petite vieille qui vit en face, King Hu com­pose une image du lyrisme impres­sion­nant : mou­ve­ments lents, atten­tion portée aux détails les plus fugaces – il est ain­si per­mis de sup­pos­er que la caméra qui repart pré­cipi­ta­m­ment, au début du film, vers la gauche pour suiv­re un vol d’oiseau a impro­visé ce mou­ve­ment –, omniprésence de motifs végé­taux et archi­tec­turaux déli­cats… S’il appar­tient défini­tive­ment au genre du film de sabre, A Touch of Zen doit en par­tie sa durée – près de trois heures, ce qui est éton­nant pour l’époque – à sa propen­sion à voguer dans ses somptueux décors, à dilater le temps – c’est au milieu de cette nature envahissante que se débat­tent les pro­tag­o­nistes. Moment de bravoure du film, le com­bat dans les roseaux est à cet égard par­faite­ment trans­par­ent : avant de pou­voir don­ner libre cours à leur féroc­ité mar­tiale, les antag­o­nistes vont devoir couper les bam­bous qui stri­ent l’écran comme un entrelacs indis­so­cia­ble. Seule­ment alors pour­ront-ils se laiss­er aller à leurs vire­voltantes prouess­es de com­bat. Filmés avec un œil de pein­tre atten­tif à toute oppor­tu­nité de mag­ni­fi­er le réel, les décors – qui expliquent à eux-seuls l’an­née entière que dura la prépro­duc­tion du film (bouclé en trois ans, un record) – emplis­sent majestueuse­ment le cadre, imposant le rythme lent, minéral du film. Et lorsqu’il ne s’ag­it pas de filmer la beauté diurne, le décor se trans­forme en cauchemar : présen­tée dans une pre­mière séquence par un per­son­nage ten­tant l’ex­plo­ration de la mai­son fan­tôme de nuit, celle-ci devient le siège d’une bataille hor­ri­fi­ante aux airs de théâtre de Grand-Guig­nol. Caché dans les ombres, cette longue scène de bataille appa­raît ludique, jouis­sive – sorte de finale d’Agence tous risques façon Chine médié­vale – avant de réap­pa­raître au grand jour, soulig­nant alors l’hor­reur et la futil­ité des actes de cha­cun.

Précis de zen

La dimen­sion de con­te moral et philosophique est omniprésente dans Touch of Zen : ain­si King Hu se sert-il de l’ar­chi­tec­ture pré­cise de son décor pour soulign­er d’au­tant plus la futil­ité des ater­moiements humains. Pour­tant, sa pre­mière par­tie intrigue forte­ment : à l’ar­rivée dans une petite bour­gade de mon­tagne d’un enquê­teur impér­i­al, les voiles tombent. Une jolie jeune fille réservée se révèle être une aris­to­crate pour­suiv­ie par le pou­voir, un aveu­gle diseur de bonne aven­ture et un apoth­icaire sont en fait deux puis­sants guer­ri­ers à son ser­vice – mais que penser, alors, du mys­térieux mes­sage déposé chez l’un d’en­tre eux, selon lequel le let­tré un rien benêt, trente­naire mal­mené par une mère cas­tra­trice et dépourvu d’am­bi­tion, qui fait office de per­son­nage prin­ci­pal – dis­ons, struc­turant – « n’est pas ce qu’il paraît » ? Tant que le film reste sur la voie du film à mys­tère, à strat­a­gèmes, où les uns doivent échap­per aux autres, on se pose la ques­tion – notre let­tré couil­lon, qui se révèle bril­lant tac­ti­cien, a‑t-il lui aus­si un passé caché et aven­tureux ?

La ques­tion vole en éclat devant les restes épou­vanta­bles de la bataille de la mai­son han­tée : le let­tré est mis seul face aux con­séquences, sanglantes, de ses actes, et c’est d’ailleurs par la voix de sa mère, dev­enue posée et sen­ten­cieuse, qu’il appren­dra que la jeune femme pour laque­lle il a fait tout ça est par­tie, et ne veut plus le voir. Qu’est-il donc arrivé à la harpie féroce du début du film ? Est-elle, elle aus­si, dev­enue le vecteur de la sagesse taoïste ? Plus le film avance, et plus ses pro­tag­o­nistes sem­blent se débat­tre au sein d’une nature écras­ante, présence vis­i­ble d’une divinité qui con­sid­ère avec une patience amusée les erre­ments de pau­vres humains. La majesté omniprésente de la nature finit par s’in­car­n­er dans un moine taoïste, qui mon­tr­era la voie à ceux qui en sont dignes – c’est à dire, peu de gens – et King Hu de réalis­er un film d’arts mar­ti­aux hors normes, qui sem­blent déter­miné à en mon­tr­er la pro­fonde fatu­ité. Le réal­isa­teur – dans les colonnes de Cahiers du ciné­ma d’avril 1984 notam­ment – ne fait pas mys­tère du fait que le kung-fu l’en­nuie, tout autant que les films en trai­tant seule­ment. Il fal­lait sans doute cela pour insuf­fler une grâce si par­ti­c­ulière là où les meilleurs ont con­vo­qué la fureur.