Nous étions sans nou­velles d’Yves Ange­lo en qual­ité de réal­isa­teur de ciné­ma depuis une petite dizaine d’années. Nul ne s’en plaig­nait, compte tenu du peu d’intérêt qu’a sus­cité sa fil­mo­gra­phie jusqu’ici, entre recon­sti­tu­tions étouf­fées par l’académisme (Le Colonel Chabert en 1994) et drames psy­chologiques pous­siéreux (Voleur de vie en 1998). Autant dire que, toute pro­por­tion gardée, Au plus près du soleil (mal­gré son titre tar­tig­nole) con­stitue plutôt une agréable sur­prise. Pour­tant, le sujet avait de quoi laiss­er crain­dre le pire et la pre­mière par­tie du métrage n’est pas sans éviter tous les pièges inhérents à ce type de scé­nar­ios qui mise exces­sive­ment sur l’op­po­si­tion de deux mon­des amenés à s’entrechoquer à par­tir d’un pré­texte arti­fi­ciel. Nous sommes donc à Toulon : Sophie (Sylvie Tes­tud), juge d’instruction, est mar­iée à Olivi­er (Gré­go­ry Gade­bois), lui-même avo­cat. Incar­nant à mer­veille le cou­ple qui a réus­si sur le plan social et respec­té sur le plan pro­fes­sion­nel, ils élèvent Léo, un ado­les­cent de dix-sept ans qu’ils ont adop­té à la nais­sance. Rien ne sem­ble pou­voir entach­er l’équilibre de cette famille jusqu’au jour où Sophie se retrou­ve en posi­tion de devoir audi­tion­ner Juli­ette (Mathilde Bis­son), une jeune belle femme d’une trentaine d’années, accusée d’abus de faib­lesse sur un homme qui s’est sui­cidé et avec qui elle entrete­nait une liai­son. Au cours de l’audition, la juge com­prend que l’accusée est la mère biologique de l’enfant qu’elle a adop­té : prise de panique à l’idée que la jeune femme puisse bris­er l’harmonie de sa famille, la mag­is­trate use et abuse de son pou­voir pour l’inculper et l’envoyer à l’ombre pen­dant quelques temps. Olivi­er, parce qu’il refuse de cau­tion­ner le com­porte­ment de sa femme, entre­prend dans un pre­mier temps de ren­con­tr­er la mère biologique à sa sor­tie de prison sans lui dire qui il est, ni ce qu’il en est de son enfant. Comme on peut aisé­ment l’imaginer, ce rap­proche­ment engagera le trio sur une pente glis­sante qui va pouss­er cha­cun dans ses retranche­ments les moins avouables.

Les lionnes

Relayé dans un pre­mier temps par une mise en scène un peu trop sta­tique qui se con­tente par­fois d’isol­er les per­son­nages dans le cadre – et sou­vent en gros plans – pour mieux sig­ni­fi­er leur soli­tude, Au plus près du soleil con­fronte trois per­son­nages blo­qués dans une lec­ture sub­jec­tive et donc for­cé­ment biaisée des événe­ments : d’un côté, la juge plus ou moins lucide sur ses man­que­ments éthiques ; face à elle, son mari inflex­i­ble sur la néces­sité de dire la vérité à leur enfant ; entre les deux, la mère biologique vic­time de ce drôle de jeu de dupes. Le car­ac­tère excep­tion­nel de la sit­u­a­tion de cette famille con­duit cha­cun à faire des choix étranges et dis­cuta­bles – choix que nous feri­ons peut-être nous-mêmes selon Yves Ange­lo, qui a l’adresse de ne pas jouer les démi­urges moral­isa­teurs en se met­tant à juste hau­teur de ses per­son­nages et en se gar­dant de les juger. Un petit bémol cepen­dant con­cerne la mère adop­tive qui sem­ble d’abord être la vic­time col­latérale de cet exposé un brin sur-écrit, inca­pable de rai­son quand son mari la ren­voie fer­me­ment à la néces­sité de rester intè­gre sur le plan pro­fes­sion­nel et de don­ner à leur enfant adop­tif la garantie que rien ne lui a jamais été caché sur son his­toire per­son­nelle. Ajouté au fait que la mère biologique est ambiguë au pos­si­ble, on n’est pas loin de penser que le film entend nous démon­tr­er la tox­i­c­ité dont les mères peu­vent faire preuve à l’égard de leurs enfants dès que leur place est remise en ques­tion, quand le père se voudrait le garant d’un équili­bre et d’une vérité a pri­ori plus struc­turante. Bien heureuse­ment, le réc­it s’affranchit dans son dernier tiers de cette dis­tri­b­u­tion des rôles un peu trop gen­rée, notam­ment lorsque la famille décide de par­tir faire une croisière sur un bateau de luxe, dans l’espoir un peu pathé­tique de retrou­ver son unité et de se con­forter dans ses illu­sions.

Triste reflet

Alors qu’il s’est surtout fait con­naître en qual­ité de chef opéra­teur pour un ciné­ma dit de «qual­ité française» (Berri, Corneau, Dupey­ron, etc.), on se sur­prend à imag­in­er le réal­isa­teur des Âmes gris­es s’in­spi­rant de Film Social­isme, que Jean-Luc Godard avait en par­tie tourné sur le pré­ten­tieux Cos­ta Con­cor­dia depuis lam­en­ta­ble­ment échoué sur les côtes ital­i­ennes. Dans un dédale de couloirs labyrinthiques et de salles à la déco­ra­tion tape-à‑l’œil, Yves Ange­lo parvient ici à capter et à restituer l’étourdissante vacuité d’un lieu entière­ment dédié à un con­sumérisme qui ne colle absol­u­ment pas aux boule­verse­ments intimes vécus par cette famille. Ten­ta­tive un peu dés­espérée de s’oublier pour revenir au monde (mais lequel ?), le choix de s’être embar­qué dans cette drôle de galère trahit assez juste­ment le désar­roi de deux par­ents peu à peu con­fron­tés à leur pro­pre mon­stru­osité. Car ce qui se sub­stitue pro­gres­sive­ment à l’enjeu psy­chologique de départ, c’est le rap­port de classe qui oppose les deux mag­is­trats aisés et instru­its à une fille-mère rel­a­tive­ment dému­nie qui n’a que son physique avan­tageux comme arme de défense. C’est d’ailleurs cet atout qui va sig­ni­fi­er l’explosion de tous les repères, ados­sant au film une relec­ture du mythe œdip­i­en intro­duit par une trou­blante scène de séduc­tion entre la mère biologique et son fils. On pour­ra regret­ter que l’au­dace du réc­it se con­clue par une absence de com­pro­mis sur la dif­fi­culté d’être, met­tant un terme à l’am­biguïté vénéneuse qui avait fini par s’in­fil­tr­er dans les rouages du film. Mais de la part d’Yves Ange­lo dont on n’at­tendait pas grand-chose, le sig­nal reste plutôt encour­ageant.