Alpha­bet clôt, paraît-il, une trilo­gie dite “de l’épuise­ment”, que le réal­isa­teur Erwin Wagen­hofer a ouverte avec We Feed the World et pour­suiv­ie avec Let’s Make Mon­ey. Soit trois doc­u­men­taires qui se sont fait un devoir de met­tre en évi­dence dif­férents chemins emprun­tés par le monde mod­erne pour aller droit dans le mur. We Feed the World s’in­téres­sait aux dérives de l’in­dus­trie agroal­i­men­taire. Let’s Make Mon­ey se plongeait dans la dérégu­la­tion de l’é­conomie de marché. Alpha­bet, lui, se penche sur les failles de nos sys­tèmes édu­cat­ifs. S’il est dif­fi­cile de met­tre en doute le bien-fondé des con­stats qui motivent ces doc­u­men­taires, ou de nier ses inten­tions mil­i­tantes, les moyens employés pour éveiller les con­sciences accusent (dans ce dernier film, en tout cas) des lim­ites qui inci­tent à réa­gir.

La méth­ode Wagen­hofer se base sur une idée sim­ple, défend­able et à la per­spec­tive inquié­tante. Celle d’Alpha­bet peut se for­muler ain­si : nos sys­tèmes édu­cat­ifs, sup­posé­ment mod­ernes mais héri­tant de modes de pen­sées anciens (les révo­lu­tions indus­trielles des XIXe et XXe siè­cles), for­ma­tent les jeunes généra­tions dans un esprit de com­péti­tion et de rentabil­ité, au détri­ment de l’ou­ver­ture d’e­sprit et de la créa­tiv­ité. L’en­nui est que pour Wagen­hofer, l’idée est une ornière dont il s’ag­it de ne jamais sor­tir, sauf cas excep­tion­nel. Le film se con­stitue d’une série d’en­tre­tiens d’ex­perts, de pro­fesseurs, de cadres, d’artistes qui vont cha­cun pro­pos­er sa per­spec­tive poten­tielle­ment intéres­sante du sujet, mais pour sys­té­ma­tique­ment et con­scien­cieuse­ment revenir au même cri d’alarme. Que le fon­da­teur d’un ate­lier péd­a­gogique plaide pour une libéra­tion des car­cans de l’é­d­u­ca­tion tra­di­tion­nelle, qu’un neu­ro­bi­ol­o­giste alerte sur les con­traintes imposées à l’or­gan­isme, ou qu’un ancien cadre de Deutsche Telekom “repen­ti” se livre à des métaphores, il s’ag­it moins de retourn­er le sujet dans divers sens que de réaf­firmer, illus­tr­er à l’en­vi une idée dressée en con­sen­sus. Les images, elles, se con­tentent de con­stituer un arrière-plan trans­par­ent au dis­cours qu’elles tapis­sent à plus ou moins bon escient, comme dans un reportage à peu près con­scien­cieux.

Un autre documentaire est possible

Le mil­i­tan­tisme affir­mé par Wagen­hofer s’ac­com­plit ain­si dans une forme de pro­pa­gande où le spec­ta­teur est invité à recevoir docile­ment le mes­sage. La démarche sus­cite d’au­tant plus de défi­ance que Wagen­hofer, de façon osten­si­ble, s’ap­puie majori­taire­ment sur des pro­pos d’ex­perts dans leurs domaines respec­tifs aux­quels le film donne la parole du haut de leur expéri­ence. On en vient alors à guet­ter les inter­ven­tions qui échap­peraient à ce sché­ma, à cette ornière, pour s’in­téress­er plus résol­u­ment à d’autres dimen­sions du prob­lème. On trou­ve un peu de cela dans les appari­tions de Patrick, agent de sécu­rité à Ham­bourg qui témoigne de la pré­car­ité de sa sit­u­a­tion et du regret de ses anci­ennes aspi­ra­tions déçues. Ou encore celles de Pablo Pine­da Fer­rer, diplômé en psy­chopéd­a­gogie bien qu’il soit atteint de tri­somie 21[1], dont les réflex­ions inci­sives sur les préjugés con­cer­nant son édu­ca­tion tranchent agréable­ment avec l’e­sprit de sérieux des autres inter­venants. De quoi tem­pér­er, de justesse, la coerci­tion du dis­cours à l’œu­vre dans ce doc­u­men­taire, tan­dis qu’il entend dénon­cer celle des esprits.

Notes

Notes
↑1 Per­son­nage par ailleurs pas com­plète­ment étranger au ciné­ma, puisqu’il tient un des rôles prin­ci­paux du film Yo, Tam­bién d’Ál­varo Pas­tor et Anto­nio Nahar­ro, rôle il est vrai très proche de sa per­son­ne.