Costi reçoit la vis­ite d’Adri­an, son voisin endet­té jusqu’au cou, en quête de quelques cen­taines d’eu­ros pour louer un détecteur de métal… Car un tré­sor serait enter­ré dans le jardin de ses grands-par­ents depuis 1947. Est-ce parce qu’il est un petit fonc­tion­naire à l’équili­bre financier frag­ile que Costi accepte de se lancer ? Ou bien sim­ple­ment pour éprou­ver le fris­son d’une aven­ture qui l’af­fran­chit d’une réal­ité grise ? Comme dans chaque film de Porum­boiu se joue cette fric­tion entre la loi et la lib­erté, la règle et le jeu, la vérité et le men­songe, entre l’en­fouisse­ment du passé et sa manière de ressur­gir à la sur­face du présent.

Enfouissement

Cette logique de l’en­fouisse­ment – du tré­sor con­voité – est le moteur de l’his­toire au sens de la fic­tion (c’est ce qui la guide), mais aus­si le vecteur d’une réap­pro­pri­a­tion de l’His­toire. Ceci agit par­ti­c­ulière­ment pour Adri­an ; le lieu où se trou­ve le poten­tiel magot recèle une foule de vicis­si­tudes his­toriques en écho avec ce bas­tion famil­ial : occu­pa­tion alle­mande pen­dant la guerre, nation­al­i­sa­tion après le con­flit, trans­for­ma­tion en tripot après 1989. Si la valeur du tré­sor est vitale pour Adri­an, peut-être agit-il aus­si pour repren­dre pos­ses­sion de sa pro­pre his­toire en même temps que l’on reprend pos­ses­sion d’un bien – cette idée de propriété-(ré)appropriation étant un aigu­il­lon pri­mor­dial du film.

Sur un mode moins ardu et rad­i­cal que Polici­er, adjec­tif ou Métab­o­lisme (ou quand le soir tombe sur Bucarest), plus directe­ment ludique, on retrou­ve toute­fois cette façon bien par­ti­c­ulière qu’a Porum­boiu de créer une ten­sion à com­bus­tion lente dans une mise en scène extrême­ment pré­cise, où la parole opaci­fie, den­si­fie, dérè­gle, fait douce­ment vibr­er ou vriller les plans. L’in­tel­li­gence de cette mise en scène se joue ici par sa manière de se redé­ploy­er entre la pre­mière par­tie à Bucarest (des cadres plutôt ser­rés suiv­ant glob­ale­ment la logique du champ-con­trechamp qui fig­urent le deal entre Costi, Adri­an et le détecteur de métal) et la sec­onde à la cam­pagne. S’y déroule dans le jardin et autour d’un arbre foudroyé un étrange bal­let cadré large, au cours duquel Costi devient une sorte d’ex­ten­sion du spec­ta­teur, un regard assez extérieur à la scène où monte la ten­sion entre Adri­an et l’opéra­teur du détecteur de métaux dépassé par ses hila­rantes et ridicules machines. Un art sub­til et pro­fus du réc­it artic­ulé à une mise en scène d’une per­ti­nence sans faille : voilà le genre de tré­sor ciné­matographique que l’on aimerait goûter plus sou­vent.

Offrir une fiction

Nous sommes bien d’ac­cord : Le Tré­sor n’est pas un remake des Goonies ou une adap­ta­tion du Club des cinq – Cor­neliu Porum­boiu est quelque peu plus con­ceptuel que Richard Don­ner ou les ouvrages de la «Bib­lio­thèque rose». Mais il inter­roge assez fon­da­men­tale­ment ce que l’on fait d’une chas­se au tré­sor, en tant qu’en­fant, et comme adulte. Quand les enfants mènent cette entre­prise, l’or poten­tiel con­tenu dans le cof­fre ne con­stitue pas la quête suprême ; ils déploient toute leur énergie pour vivre une aven­ture, s’in­ven­ter mille réc­its en se plaçant dans un état de croy­ance que l’âge adulte met bien sou­vent à mal. Si par bon­heur les goss­es met­tent la main sur le magot, le plaisir réside dans le fait qu’il s’ag­it d’un nou­veau déploiement de réc­its fan­tas­ma­tiques. Juste­ment, une scène entre Costi et son fils de 6 ans ouvre le film ; le rap­port au réc­it est alors livresque, il s’ag­it d’en­dormir le fis­ton à la lec­ture de Robin des Bois.

Le Tré­sor peut ain­si s’ap­par­enter à une longue par­en­thèse qui se referme lorsque, in fine, le père offre à sa progéni­ture encore davan­tage qu’un réc­it : des bijoux con­tenus dans la boîte qui rece­lait le magot (d’une cer­taine manière ingrat même s’il s’avère très lucratif) qu’il s’est entêté à trou­ver tout le long du film en com­pag­nie de son com­père et voisin. Ce qu’il offre alors à son fils, ce n’est pas un éta­lage de richess­es – on voit bien que les gamins s’en con­tre­fichent, ce pour­rait être des ver­ro­ter­ies –, mais un ouvroir à his­toires : les goss­es jouis­sent des objets et se les appro­prient en les inté­grant à leurs jeux. Idée franche­ment émou­vante que de se racon­ter l’his­toire suiv­ante : Costi se serait pris au jeu de la chas­se au tré­sor afin d’of­frir une belle fic­tion à son fils.