Depuis qu’elle s’est exilée du Chili à la suite du coup d’É­tat orchestré par Augus­to Pinochet, Car­men Castil­lo, fig­ure dev­enue incon­tourn­able du Mou­ve­ment de la gauche révo­lu­tion­naire, est tou­jours restée très impliquée dans le mil­i­tan­tisme poli­tique d’ex­trême-gauche. Mais que ce soit au tra­vers de ses livres ou de ses films (l’un de ses précé­dents longs-métrages, San­ta Fe, avait béné­fi­cié d’une sor­tie en salles), la réal­isatrice a tou­jours cher­ché à lier le poli­tique à l’in­time, faisant émerg­er au sein de l’ac­tion col­lec­tive des vis­ages sin­guliers, tein­tant d’une cer­taine mélan­col­ie ses ques­tion­nements réflex­ifs. Sur le film On est vivants, au titre en forme d’acte de résis­tance aus­si ent­hou­si­aste que désen­chan­té, plane l’om­bre de Daniel Ben­saïd, théoricien trot­skiste duquel se sont inspirés les par­tis poli­tiques de la Ligue com­mu­niste révo­lu­tion­naire et du Nou­veau Par­ti ant­i­cap­i­tal­iste. Large­ment évo­qué tout au long du doc­u­men­taire (que ce soit par ses écrits, sa pen­sée ou ses inter­ven­tions télévisées), l’homme dis­paru en 2010 sem­ble cristallis­er la crainte d’une débâ­cle morale face aux com­bats qu’il con­vient tou­jours de men­er. Emprunt d’une cer­taine nos­tal­gie dans sa manière d’évo­quer sa con­cep­tion de la jus­tice, On est vivants rend compte du décourage­ment dont cer­tains mil­i­tants peu­vent par­fois faire preuve face à la com­plex­ité des enjeux socié­taux.

Les racines

Comme une réponse instinc­tive à cette dérive mélan­col­ique, la réal­isatrice oppose aux doutes des mil­i­tants français les petites et grandes révo­lu­tions poli­tiques et sociales se déroulant en Amérique du Sud. Prob­a­ble­ment parce qu’elle est elle-même orig­i­naire du con­ti­nent, Car­men Castil­lo sem­ble avoir voulu retrou­ver là-bas les fon­da­men­taux de ce qui con­stitue son engage­ment. Du Mex­ique, et ses com­mu­nautés zap­atistes, au Brésil, où cer­tains groupes expéri­mentent l’é­co-social­isme, en pas­sant par la Bolivie, qui a élu à sa tête l’an­cien dirigeant syn­di­cal Evo Morales, On est vivants don­nent par­fois le sen­ti­ment, quitte à se dis­pers­er quelque peu, de vouloir trou­ver à tout prix les preuves tan­gi­bles d’une pour­suite néces­saire du com­bat. Mais la réal­isatrice évite les écueils d’un mil­i­tan­tisme binaire en s’ab­s­tenant de com­menter ou d’ériger en mod­èle indis­cutable une action plutôt qu’une autre. Avec une cer­taine réserve et un recul bien­venus, la caméra entend surtout enreg­istr­er ce crépite­ment humain où l’e­spoir et la con­vic­tion restent les maîtres-mots. Ce qui fait le sel de ce doc­u­men­taire, c’est l’at­ten­tion par­ti­c­ulière portée aux indi­vidus (qui exis­tent dans ce qui les sin­gu­larise) plutôt qu’aux idées devant faire autorité sur les croy­ances indi­vidu­elles.

En attendant la révolution française

La prise de parole (des théoriciens, des mil­i­tants, des anonymes) étant au cen­tre du dis­posi­tif, le film enfonce par­fois quelques portes ouvertes, notam­ment lorsqu’un mil­i­tant mar­seil­lais ques­tionne cette vio­lence sociale invis­i­ble qui serait à la source des émeutes sur­v­enues dans les ban­lieues en octo­bre 2005. Néan­moins, les nom­breuses ren­con­tres qui jalon­nent le doc­u­men­taire per­me­t­tent à la réal­isatrice de faire pass­er le mes­sage suiv­ant : l’en­gage­ment poli­tique n’est pas inné mais n’est que le résul­tat d’une prise de con­science face aux injus­tices com­mis­es par la société. Ce qui intéresse par exem­ple n’est pas tant les cir­con­stances qui pour­raient expli­quer la très vio­lente évac­u­a­tion d’un squat à La Courneuve en 2010 que l’acte d’un citoyen aupar­a­vant dépoli­tisé de vouloir s’emparer d’une caméra pour ren­dre compte de l’hor­reur dont il a été témoin. En cela, Car­men Castil­lo a l’in­tel­li­gence de remet­tre con­stam­ment l’hu­main au cen­tre d’un sys­tème auquel il appar­tient et de fustiger une indif­férence qui con­stituerait alors pour elle la plus grande des défaites. Comme le dit très juste­ment un jeune mil­i­tant des quartiers dif­fi­ciles de Mar­seille, le bon­heur n’a de sens et de valeur que s’il est partagé avec les autres. Sans jamais nous faire la leçon, On est vivants redonne donc aux mots com­pas­sion et sol­i­dar­ité tout leur sens.